10h55. Devant le Jeu de Paume, une file d’attente déjà longue de dix mètres, ne fait que s’allonger à mesure que les minutes passent. Nous en étions persuadés : les clichés de Martin Parr attireraient, sans l’ombre d’un doute, un large public. À la vue de ces personnes, parapluie à la main, écharpe remontée jusqu’au nez et bonnet vissé sur les oreilles, nous en avons désormais la certitude. Quand on y pense, l’image aurait d’ailleurs certainement plu à l'artiste.
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De 17 à 77 ans, les visiteurs s’amoncèlent et se précipitent pour découvrir, en grand format, les clichés flamboyants du photographe britannique décédé le 6 décembre dernier. Avec l’exposition Global Warning, accessible jusqu’au 24 mai 2026, le musée de la place de la Concorde a frappé fort : on en ressort des couleurs plein les yeux, certes, mais surtout déconcertés par cette mise au fait de la destruction et du ridicule dont l’humain est capable.
Documenter un monde paradoxal
« C’est sidérant », entend-on dire d’une femme venue découvrir l’exposition. « Franchement, ça c’est le genre d’exposition que j’aime », affirme un adolescent de l’autre côté de la salle, avant que son ami ne confirme d’un « oui, c’est incroyable ». Incroyable, c’est le mot. Un cliché après l’autre, de New Brighton à l’Argentine, en passant par le Kent ou le Mexique, une question nous taraude : pourquoi avons-nous fait ça ?

Kleine Scheidegg, Suisse, 1994 ©Martin Parr / Magnum Photos
Sur les photographies de Martin Parr, on retrouve des plages, des stations de ski, la tour de Pise, même. Des lieux magnifiques, paradisiaques pour certains, qui ne servent que de toile de fond à une réalité moins enchanteresse. Tout au long de sa carrière, le photographe s’est attelé à mettre au premier plan la décrépitude d’une société gangrenée, ces cinquante dernières années, par la consommation de masse, le sur-tourisme, l’envie d’un "toujours plus" en laissant la planète dans un état de "toujours moins". Alors forcément, la pétillance des couleurs ultra-saturées a tout de suite une autre saveur.
Combiner ironie et photographie
Les déchets qui débordent des poubelles, les mégots de cigarettes qui fleurissent plus dans les cendriers que les tulipes au printemps, les plages qui abondent davantage de gens que de sable… À partir des années 1970, les sociétés et les habitudes changent, et Martin Parr en est l'un des premiers témoins. Le monde progresse, on peut voyager, s’offrir la découverte. Ironie du sort que personne n’avait anticipé : l'évolution s'accompagne d'une chute libre. Plus on leur donne des opportunités, plus les gens semblent entrer dans une frénésie inarrêtable, n’ayant que faire de piétiner les chemins qu’on leur ouvre.

Benidorm, Espagne, 1997 ©Martin Parr / Magnum Photos
Faisant de l’humour son levier de critique principal, Martin Parr propose un tour du monde de l’évolution des mentalités et des sociétés, à travers 180 œuvres, divisées en cinq sections. Les clichés, aussi ironiques que révoltants, s’érigent en des chefs d’accusation d’un crime global contre la planète auquel tout un chacun aurait pris part. Et nous, nous voilà présumés coupables, tentant désespérément de clamer une fausse innocence devant le grand juge Parr.
Bouleverser les mentalités à travers la photo
Avec un recul déconcertant sur la vie, le photographe parvient à délivrer un double message, tantôt drôle, tantôt puissant, à travers des situations qui paraissent anodines, auxquelles bon nombre d’entre nous a déjà été confronté. Sa focale, toujours centrée sur l’environnement, la dégradation climatique ou encore les animaux, dépeint le ridicule humain avec une justesse captivante et malaisante — on vous le garantit, vous ne verrez plus jamais les perches à selfie du même œil. « Je crée un divertissement, qui contient un message sérieux si l’on veut bien le lire, mais je ne cherche pas à convaincre qui que ce soit - je montre simplement ce que les gens pensent déjà savoir », expliquait-t-il en 2021. On en ressort bouleversé, avec un léger sentiment de stupidité, mais une envie certaine de ne pas reproduire les mêmes erreurs. Nous, Martin, on a été convaincus.

Musée du Louvre, Paris, 2012 ©Martin Parr / Magnum Photos
Martin Parr - Global Warning
Jeu de Paume
1, place de la Concorde — 1er
Jusqu’au 24 mai 2026
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