Travailler moins pour gagner autant : la semaine de 4 jours au cœur des fantasmes

© Ant Rozetsky via Unsplash

Libérer un jour de travail par semaine tout en gardant le même salaire, c’est le pari que font de plus en plus d’entreprises en France et à l’international. Avec la crise sanitaire, la démocratisation du télétravail et à l’approche de la présidentielle, le débat autour de la semaine de 4 jours refait surface.

« Je me demande pourquoi ce qui se fait chez Brioche Pasquier ne se fait pas ailleurs », déclarait Jacques Chirac en 1995, en visite dans l’entreprise en Maine-et-Loire. Pas question ici de desserts moelleux, même si on connaît le côté bon vivant de l’ancien président de la République : il était en visite pour y constater les résultats d’une nouvelle expérience en matière d'aménagement du temps de travail, celle du passage aux 33 heures hebdomadaires. 

 
Travailler moins pour vivre mieux

Si le débat sur la semaine de travail raccourcie à quatre jours refait surface avec la crise sanitaire et économique, la question est loin d’être récente. En 1993, Antoine Riboud, patron de Danone, lançait l’idée dans une tribune publiée dans Le Monde, arguant que la mesure « obligera les entreprises à créer des emplois ». 

L’un des grands penseurs de cette mesure, le député européen Pierre Larrouturou théorise dans les années 1990 cette idée qui figurera dans les programmes d’Europe Ecologie Les Verts, La France Insoumise et du Nouveau Parti anticapitaliste pour la présidentielle de 2017. Pour l’élu, auteur de Pour la semaine de quatre jours : sortir du piège des 35 heures (La Découverte, 1999), la réduction du temps de travail est « l’un des éléments les plus prometteurs d’une sortie de crise » et permettrait de créer 1,5 à 2 millions d’emplois.

Trois ans plus tard, la loi Robien, appliquée de 1996 à 1998, permettait la mise en place de la semaine de 32 heures contre un allègement des cotisations sociales pour les entreprises et avait pour objectif la création d’emplois supplémentaires, dans un contexte de chômage très élevé (10,5% de chômage pour l’année 1996). 280 000 salariés français ont ainsi bénéficié de cette réduction du temps de travail, et les impacts ont été plus que positifs, si on en croit les bilans faits à cette époque. Plusieurs grandes entreprises françaises ont conservé cette mesure, comme la Macif, Mamie Nova ou encore Fleury Michon.

Deux ans plus tard, les lois Aubry ont banalisé la semaine de cinq jours que l’on connaît, avec un temps de travail à 35 heures hebdomadaires (qui serait en réalité de 39 heures en moyenne en 2021, pour un employé à temps plein selon l’INSEE). Alors pourquoi remettre la question sur la table ? Mieux partager le temps de travail, créer de l’emploi et dégager du temps personnel pour les salariés, l’entreprise se mettrait “en quête de sens” pour reprendre l’expression plus qu’utilisée et surtout accompagner les réflexions qui découlent de la crise sanitaire.

S’investir dans une association, accorder plus de temps à sa vie familiale ou tout simplement du temps pour soi, les raisons de réduire le temps de travail sont nombreuses, pour les personnes en faveur de la mesure. Pour Clara Rousselin, spécialiste de l’innovation managériale et des nouvelles formes de travail, la semaine de quatre jours s’inscrit dans un processus plus large d’appréhension du salarié dans sa globalité, y compris dans sa vie personnelle : « La grande évolution, c’est le respect du collaborateur qui gère son temps de travail comme il le souhaite, et en sort plus motivé, décrypte-t-elle. Aujourd’hui la valeur ajoutée d’une entreprise c’est la motivation de ses employés, c’est pour ça que ça a du sens pour les entreprises. D’autre part, les jeunes générations assument le fait d’avoir autre chose que le travail dans leur vie. »  La semaine de quatre jours peut se moduler de différentes façons : réduction du temps de travail, augmentation de l’amplitude journalière ou instauration d’un jour de travail en moins pour les employés. 

En Europe, plusieurs pays ont déjà mené des phases de test, l’Islande en tête. Le pays a organisé le plus vaste projet pilote sur la question, mis en place par l'Association for Sustainability and Democracy (Alda) entre 2015 et 2019 sur environ 2 000 salariés du service public (hôpitaux, crèches, administrations…), soit environ 1% de sa population. Le programme instaurait une semaine de 35 heures à la place de 40, en maintenant un salaire identique. Les chercheurs qui ont dirigé l'étude rapportent un taux accru de productivité et de bien-être pour la plupart des salariés qui y ont pris part. En 2020, différents partis du Royaume-Uni ont signé une motion demandant au gouvernement de créer une commission chargée d'examiner la proposition tandis qu’en Espagne, le parti de gauche Más País lancera cet automne un projet pilote similaire à celui réalisé en Islande. Environ 200 entreprises devraient y participer et une évaluation de la productivité et du bien-être des salariés devrait être effectuée au bout d'un an. 

  
« Une question de mentalité »

La France traîne de lourdes névroses derrière elle en matière d’habitudes de travail, culture du présentéisme en tête. Pourtant, selon un sondage réalisé par le cabinet ADP auprès de plus de 10 000 salariés européens en 2019, 60% des travailleurs français y seraient favorables. Plusieurs entreprises hexagonales ont mis en place ce modèle et ne souhaitent en aucun cas faire machine arrière. C’est le cas de LDLC, une entreprise de vente de matériel informatique située près de Lyon, qui a mis en place la semaine de quatre jours à la fin du mois de janvier 2021, pour 32 heures de travail hebdomadaires. 

Gaëlle, chargée de communication interne au sein de l’entreprise, n'y voit que du positif : « C’est vraiment une journée ou on prend le temps de vivre, résume cette jeune mère de famille. J’étais très contente de passer à ce rythme, ça m’a vraiment reboostée dans mon travail. Sans compter le gain financier, c’est un jour de moins à la crèche, 150 euros par mois qu’on récupère, et pour les personnes qui ont une nounou c’est encore plus d’économies. »

Pour Laurent de la Clergerie, dirigeant de LDLC, la seule contrainte dans la mise en place de la semaine de quatre jours est « qu’on ne peut pas fermer un jour dans la semaine, il a donc fallu s’arranger dans chaque équipe : soit un jour fixe dans l’année, soit dans certains cas des vendredis pris en semaine paire ou impaire. » Lorsqu’il a annoncé la nouvelle, six mois avant qu’elle soit effective, le patron dit avoir perçu un enthousiasme immédiat : « L'effet positif de l’annonce a créé une énergie supplémentaire dans la société, qui ne s’est pas perdue depuis ! » Six mois après la mise en place de la mesure, il perçoit de nets effets sur les collaborateurs : « tout le monde travaille autant, je n’ai quasiment pas eu besoin d’embaucher. Les salariés ont le temps de se reposer et sont plus productifs. Eux n’ont pas le sentiment de se tuer au travail pour compléter les heures qui manquent ! »

D’un point de vue plus global, entreprises et expert·e·s s’accordent sur le changement de posture nécessaire de la part du management, avec des collaborateurs « dans une posture de responsabilité et d’indépendance », pour reprendre les mots de Clara Rousselin. « C’est une question d’organisation et de mentalité, appuie Gaëlle de LDLC. Le groupe etait passé depuis quelques temps sur une logique de responsabilisation des gens, et on travaillait moins avec cette logique selon laquelle il fallait faire valider par plusieurs personnes. Au début c’est peut-être délicat, tout le monde pense qu’il est indispensable mais si quelqu’un n’est pas là, on fait confiance aux autres. »

La complexité reste de conserver les temps communs : la question qui se pose, c’est de « laisser les gens s’organiser tout en maintenant les temps et l’intelligence collective », résume Clara Rousselin. Une question que s’est aussi posé Abdénour Ainséba, dirigeant d’It Partner, une entreprise de prestation de services numériques. Le patron de cette PME d’une cinquantaine de salariés a également mis en place la semaine de quatre jours en janvier dernier. « On a commencé à réorganiser l’entreprise en 2017 avec une hiérarchie très légère et la responsabilisation des collaborateurs », appuie-t-il, affirmant également que chez It Partner, le télétravail est pratiqué depuis 20 ans. L’entrepreneur nous a indiqué au téléphone que la mesure serait reconduite en 2022, avec « peut-être quelques ajustements », comme sur les jours non travaillés par les salariés, « pour que tout le monde soit présent en même temps au moins deux jours dans la semaine ».

 
Moins travailler pour moins polluer 

La semaine de 4 jours figurait dans le programme d’Europe Écologie Les Verts en 2017 porté par Yannick Jadot, aux côtés de la revalorisation du smic à 1800 euros brut. Et pour cause : une étude publiée en 2012 s’appuyait sur les données de 29 pays de l’OCDE entre 1970 et 2007 pour révéler qu’une réduction de seulement 10% des heures de travail ferait chuter l’empreinte écologique de 12,1%, l’empreinte carbone de 14,6% et les émissions de CO2 de 4,2%. Le principal facteur de réduction des émissions réside dans la diminution des trajets entre le domicile et le travail, à forte intensité de carbone. Plus récemment, le rapport Stop the Clock de l’association britannique Platform publié en mai dernier montrait qu’une réduction du temps de travail généralisée permettrait de faire baisser de 21,3% l'empreinte carbone du Royaume-Uni, soit 127 millions de tonnes équivalent CO2 par an. À ces gains résultant des déplacements, on peut aussi ajouter les réductions de consommation d’énergie liées à l’éclairage des bureaux, des ascenseurs, mais aussi du chauffage ou de la climatisation. 

Reste à savoir ce que feraient les employés de ce temps supplémentaire pour leurs activités personnelles : selon les chercheurs de l’université de Reading, toujours au Royaume-Uni, plus de deux tiers des personnes interrogées déclairaient qu’elles passeraient plus de temps avec leur entourage, plus de la moitié souhaitent cuisiner plus à la maison, tandis qu’un quart d’entre elles souhaiteraient s’engager dans une activité bénévole. 

C’est le cas de Guillaume, expatrié français à Amsterdam chez Qualcomm, une entreprise de technologie mobile. L’ingénieur de 30 ans a choisi, lui, de laisser une partie de son salaire de côté contre un vendredi libre toutes les deux semaines, s’inspirant d’un de ses amis qui avait fait ce choix après avoir accueili son premier enfant. Et selon lui, l’entreprise et le salarié sont tous deux gagnants : « Si on regarde ça d'un œil très capitaliste, j'ai gagné en productivité. Je sens bien que je suis tout autant productif voir plus alors que je travaille moins. Ma boîte me paye moins pour le même rendu, ils y gagnent aussi. » Côté vie personnelle, il estime que ce nouveau rythme a surtout eu un impact sur son moral, en plus de lui laisser du temps pour gérer son collectif de musique : « Ma demande a été acceptée en avril 2020, en pleine pandémie. Cela m'a permis de prendre du temps pour moi, et clairement aidé à ne pas vriller. Je me sens beaucoup mieux depuis que j'ai mes week-ends de 3 jours: plus mobile, j'organise plus de choses, je vois plus mes amis et ma famille. J'ai vraiment pu développer mes projets artistiques : j'ai ouvert un blog, j'ai continué à écouter de la musique, j'ai écrit des librairies python pour automatiser mes transcriptions de playlists, et plein d'autres choses que je n'aurais jamais pris le temps de faire sinon. » Il explique que la réduction de son temps de travail est « l’un des meilleurs choix qu’[il a] fait ces dernières années » et reste conscient d’avoir « le luxe d'avoir un salaire de base qui me permet de demander un 90% et toujours gagner bien [sa] vie ».

 
Des résultats au cas par cas

Accroître le bien-être et la productivité des employés côté entreprise, mieux gérer l’équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle pour les salariés… la semaine de quatre jours pose une vraie question sociétale qui s’est amplifiée avec la crise sanitaire et le développement du télétravail. 

A contrario, ses détracteurs dénoncent une pression supplémentaire pour les salariés, et les deux camps sont en désaccord quant aux effets que pourrait avoir la semaine de quatre jours sur l’emploi en France. Roland Lescure, président de la commission des affaires économiques à l’Assemblée nationale, déclarait à Libération qu’avec un « taux de chômage à 9 % et, en même temps, des difficultés de recrutement, les 32 heures accroîtraient ces problèmes de main-d’œuvre et pourraient avoir un impact récessif et inflationniste ». Dans certains cas, les expérimentations autour de la semaine de quatre jours ont viré au fiasco, comme dans l’Utah, aux États-Unis, où le gouverneur local avait mis en place un projet pilote établissant la semaine de quatre jours en 2008 dans ses administrations. Les conclusions de cette expérience révélaient que l’État avait surestimé les économies faites et manquaient de données pour confirmer ou non une augmentation de la productivité. Certains avantages pouvaient néanmoins en être dégagés, comme l’attractivité des postes qui permettaient à l’État de se différencier et représentaient un attrait pour certains candidats. 

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La réduction du temps de travail ne serait, pour certains, efficace qu’au cas par cas, et non à l’échelle nationale : « Il faut tirer la leçon des 35 heures et laisser les entreprises, avec les représentants des salariés, s’organiser pour innover socialement et dans leur organisation du travail », déclarait Roland Lescure, toujours à Libération. Un avis partagé par Muriel Rosset, experte qualité de vie au travail : « A priori, à titre personnel je suis perplexe : au niveau professionnel, les salariés souffrent du travail mal fait, du manque de temps, de l’excès de pression. C’est une source de souffrance et de démotivation. Mais si ça marche pour une entreprise, il faut faire des tests, des retours d’expériences pour trouver ce qui convient le mieux aux deux parties. »

Chez Pasquier, repassé aux 35 heures en 1999, les salariés ont déchanté. « On ne choisit pas nos RTT, on est souvent prévenus au dernier moment. Moi qui suis restée aux 33 heures, je n'arrive pas à m'organiser une activité de loisirs régulière », regrettait en 2004 Isabelle, une employée, auprès de Libération. « On enchaîne les horaires de jour, de nuit. Les rythmes sont parfois si épuisants qu'on ne réalise pas qu'on travaille moins », appuyait Laurent Guérin, délégué CGT et responsable de maintenance. Les discours encenseurs feraient presque oublier que tous les secteurs ne se valent pas et que la semaine à temps réduit est elle aussi régie par la lutte des classes. Pourtant, les récentes études et expérimentations menées ont le mérite de relancer le dialogue dans les entreprises sur l’équilibre entre vie personnelle et professionnelle, et montrent que la semaine de quatre jours peut porter ses fruits aussi bien pour l’employeur que pour les salariés.

Pour aller plus loin : Pour la semaine de quatre jours, Pierre Larrouturou, publié en 1999 aux Éditions La Découverte, Einstein avait raison, il faut réduire le temps de travail du même auteur, aux éditions de l'Atelier, publié en 2016. Écouter aussi l'épisode 9 du podcast Travail (en cours) produit par Louie Média.

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