Avec ces Parisiens partis se confiner à la campagne

Marcel McCarthy / Unsplash

Selon Martin Hirsch, le directeur général de l'Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP), 17 % des Parisiens avaient quitté la capitale au 20 mars dernier. Espaces exigus, surpopulation et habitudes de vie : les raisons de s’exiler à la campagne sont nombreuses et suscitent des réactions très variées, entre bienveillance et hostilité. Le Bonbon a interrogé ces exilés partis voir si l’herbe était plus verte ailleurs.


Exode mondial

C’est un fait : à Paris, on compte 20 781 habitants au kilomètre carré selon l’Insee (en 2016). Au quotidien, ce mode de vie est supportable par la riche offre culturelle de la ville, les parcs, et bien sûr, parce qu’en journée la plupart des gens se déplacent pour aller travailler. À la mise en place du confinement, beaucoup ont eu peur de ne pas supporter l’exiguïté de leurs appartements. C’est le cas d’Éric*, en colocation, qui a préféré prendre un aller simple pour la Bourgogne le week-end précédent la mise en place du confinement : « Quitte à rester enfermé toute la journée, autant profiter du confort d'une maison ET d'un jardin, surtout à l'approche des beaux jours. J'ai 3 adorables coloc', mais se marcher dessus à durée indéterminée, c'était hors de question. » Pour d’autres, comme Pierre, papa de deux enfants, le confinement à la campagne s’est imposé : « ça me semble beaucoup plus sain pour eux d’être à l’air pur, de se rapprocher de la nature, que de rester enfermé dans une surface restreinte. »

Certains étaient partis en week-end ou en voyage, et on été surpris par les mesures de confinement. Il fallait réagir vite, comme l’explique Florie : « j’étais en voyage pendant le coronavirus, et je suis rentrée d’urgence, je suis allée directement dans ma maison de vacances le 18 mars car la maison est beaucoup plus grande que mon appartement parisien et m’a permis d’être en pleine campagne avec ma famille ». Cassandre, elle, était partie à Angers pour le week-end, et a décidé d’y rester : « On a opté pour allez chez la mère de mon copain. Chez elle il y a un atelier dans le garage et du bois (mon copain est charpentier), un jardin et la maison se trouve sur les bords de Loire, ce qui est bien sympa pour se balader ».

L’exode, hérésie ou instinct de survie ? Le confinement à la campagne est pour certains un privilège de classe, pour d’autres un retour auprès des parents vivant en province. La France n’a pas eu le monopole de l’exode urbain : si à Paris, environ 370 000 personnes ont mis les voiles, on a observé des flux de migrations exceptionnels dans le monde entier à l’annonce des mesures de confinement. En Inde, le 25 mars dernier, des millions de travailleurs pauvres mis au chômage sont partis à pied rejoindre leurs villages. Entre le 15 mars et le 7 avril, 143 000 Ukrainiens ont quitté la Pologne, selon le journal Le Monde, qui rapporte également qu’en Turquie, près de 3 millions de citadins sont partis rejoindre leur village d’origine ou leur résidence secondaire bien avant le 3 avril, date de l’annonce des restrictions de déplacement dans les plus grosses villes du pays.

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En France, ce déplacement des villes vers les campagnes n’a parfois pas été vu d’un bon œil, comme l’explique Marion : « Mes amis restés à Paris ont trouvé ça un peu lâche j’ai l’impression. Ils n’aiment pas trop que certains aient "la belle vie" pendant qu’eux "respectent les règles", ce que je peux comprendre ». De son côté, Éric avait peur que ses proches soient « mitigés sur mes envies de retour. Je revenais d'une petite vadrouille aux quatre coins de la France, donc risque élevé d'avoir matché avec quelques virus... Finalement, ils étaient plutôt rassurés de me savoir auprès d'eux, dans un quartier où la densité de population est quand même bien moindre qu'à Barbès, où je vis actuellement – ça vaut d'ailleurs pour tout Paris. Par ailleurs, je revenais tout juste d'un petit roadtrip de 4 mois, j'avais à peine eu le temps de me poser pour profiter un peu de ma famille. ». Pierre, en confinement dans sa résidence secondaire en Normandie, n’a rencontré « aucun avis négatif, mis à part une hostilité légère locale du "ah ces Parisiens qui débarquent, ils vont nous infecter ».


Un mode de vie plus lent, plus manuel

Certains y voient, en plus des bienfaits de la campagne, une occasion de prendre le temps de faire ce qui est habituellement happé par le mode de vie frénétique de la capitale. Comme Marion, en télétravail la moitié de la semaine : « J’étais en activité partielle 3 jours par semaine, le reste du temps : piano, footings, yoga, promenades, philo, peinture, lecture et surtout temps en famille (longs repas, jeux de société !). J’aurais globalement pu faire les "activités d’intérieur" à Paris, mais pas les activités de plein air et ça m’aurait vraiment manqué ! Et surtout : c’est quand même sympa d’être à 6. » Même constat chez Pierre : « j’ai abattu les arbres morts, rangé la cabane à outils, le débarras, nettoyé ma sellerie, j’ai fait du défrichage dans mes bois, je me suis occupé de débroussailler, j’ai fait toute la préparation du printemps et de l’été. À Paris je me serais plus tourné les pouces. »

Cassandre, restée à Angers, a appris la menuiserie aux côtés de son copain : « j’ai fait une table basse et une boîte, j’avais aussi encore des cours à distance, j’ai eu des révisions et des partiels aussi qui mon bien occupée ! Et bien sûr j’ai cuisiné, bouquiné, fait des jeux et pris des apéros. » Florie, au chômage, rythme ses journées autrement qu’à Paris : « lecture, cours à distance à ma nièce, sport, cours en ligne, piano, couture ! Oui à Paris cela aurait plus ressemblé à des films, séries et beaucoup moins de choses manuelles que j’ai pu faire en campagne (piano, couture, cuisine) ».

Pour beaucoup, le temps s’étire et à l’approche du déconfinement, les envies de changement se multiplient : pour Pierre, c’est le souhait de se connecter davantage à la nature. Pour Ana, partie se confiner dans la maison familiale, c’est l’envie de consommer différemment : « Avec le temps qu’on a j’ai appris à consommer différemment, plus local, de saison, etc… À plus cuisiner aussi. J’ai envie de garder ça. Par ailleurs, avec le confinement, je n’ai jamais autant pris de nouvelles de mes proches et je me rends compte de l’importance que ça a, à quel point ça leur fait plaisir et que ce n’est pas compliqué. Je vais essayer d’en prendre plus régulièrement. ».

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Elle confie qu’à plus long terme, ce confinement lui « donne envie de quitter Paris et d'avoir une meilleure qualité de vie, un endroit avec de l'espace et un extérieur », tout comme Cassandre. D’autres comme Marion sont plus pragmatiques sur la question : « Ça m’a clairement donné des envie de changements ! Je rêve d’être prof de yoga, prof de philo, d’élever des chèvres (elle se marre, ndlr), mais je pense qu’au fond je vais très vite me réhabituer à la vie citadine et que ces quelques mois ne seront plus qu’un joli souvenir, une "pause" bien agréable. ».

Si cet exode fut doux pour ces Parisien.ne.s parti.e.s se confiner à la campagne, n’en oublions pas pour autant les quotidiens des personnels en première ligne : les soignant.e.s, les caissier.e.s, les vigiles de supermarché… qui eux, n’ont pas chômé une seule seconde pour une rémunération souvent inférieure à la moyenne nationale. L’occasion, pour l’État, de se remettre en question et de revaloriser leurs salaires ?


*les prénoms ont été modifiés

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