Que lit-on en prison ? Reportage à la bibliothèque de Fresnes

undefined 6 mai 2020 undefined 19h11

Manon Merrien-Joly


La cafétéria ressemble à beaucoup d’autres. Des tables, une cuisine, des collègues qui boivent un café et fument une clope au soleil pour faire durer un peu la pause déjeuner. Il est 13h30 au "Mess", l’espace restauration du centre pénitentiaire de Fresnes. Je rejoins l’équipe de l’association D’ici à là, en charge des bibliothèques du centre pénitentiaire, qui organise régulièrement des projets de lecture et d’écriture avec les détenu.e.s.

Nous sommes en plein Printemps des poètes, les idées fusent. La discussion tourne autour de la création de boites décorées pour y mettre des poèmes que les détenus pourraient piocher. Pour des questions de sécurité, les boites en Plexiglas transparentes primeront sur les boîtes décorées. « On l’aura, notre salade de poèmes », conclut en souriant Christelle Orifici, la cofondatrice de l’asso.

© Association D’ici à là

« L’actualité et la connexion à l’extérieur, c’est très important », appuie Pascale Cornet-Pérès, l’autre co-fondatrice de D’ici à là, anecdote à l’appui : « une fois, j’arrive dans la bibliothèque. Je trouve quatre détenus penchés sur un prospectus de supermarché. Lorsque je leur demande pourquoi, un détenu me répond "c’est important pour nous de rester connectés, de connaître les prix de l’extérieur". »

Avant la porte de sortie de la cafétéria, une vitrine postée dans le coin attire mon regard. On peut y acheter toutes sortes de gadgets, dont une bombe anti-agression pour 15 €. Avec les agents en uniformes, ce sont les seuls éléments qui me rappellent que je me trouve dans l’univers carcéral.


Deuxième prison d’Europe

Fresnes est un centre pénitentiaire, donc un établissement qui regroupe plusieurs régimes de détention : un centre de détention, une maison d'arrêt, un centre pour peines aménagées et un hôpital. Elle est la seconde prison de France et d’Europe, après Fleury-Mérogis, en termes de détenu.e.s. Alors que le 30 janvier dernier, la Cour européenne des Droits de l'Homme condamnait l’Hexagone en raison de sa surpopulation carcérale, elle mentionnait le centre pénitentiaire de Fresnes aux côtés de cinq autres établissements. Au 1er janvier 2020, la maison d’arrêt pour hommes comptait 1981 personnes hébergées pour 1216 places. La densité carcérale était de 162,9 %, selon l’Observatoire International des Prisons (OIP), en nette amélioration par rapport à 2016 où le taux d’occupation du centre frôlait les 200 %.

La prison, construite en 1877, compte son lot de prisonniers célèbres depuis son ouverture en 1898 : Sacha Guitry, Tino Rossi, Jean-Luc Lahaye, Lacrim et, plus récemment, le rappeur Kaaris qui y séjourne en détention provisoire en septembre 2018 après son altercation avec Booba à l’aéroport d’Orly. Le centre pénitentiaire est ancré dans la ville, accessible en RER et en bus, bien loin des ensembles hostiles et agressifs qu’on peut imaginer à l’évocation de la prison.

On entre en file indienne. Il faut donner sa carte d’identité. Attendre que le surveillant la numérise. Puis la reprendre. On rentre ensuite dans un sas où l’on dépose tous ses objets électroniques. Pas de téléphone, pas d’ordinateur. Je n’ai pas de montre sur moi, il est 14h10 et je ne reverrai pas l’heure avant ma sortie. Un grand couloir sépare le quartier central de la Maison d’Arrêt pour Hommes (MAH), surnommée "le grand quartier". Elle est composée de quatre ailes où sont logés dans chacune 600 à 800 détenus selon les périodes. Concrètement, les détenus sont deux, parfois trois dans une cellule de 9 mètres carrés.

Sur les murs de ce grand couloir, de grands tableaux, un grand pochoir d’Alain Delon dans le film Borsalino. L’acteur a habité la ville de Fresnes quand il était jeune. En parcourant les ailes, on passe devant des quartiers spéciaux comme le QER, le Quartier d’Evaluation de la Radicalisation ou celui des "médiatiques" qui abrite les détenus célèbres. Une fois entré dans les ailes, le soleil pénètre la verrière et les quatre étages qu’elle surplombe. Après avoir traversé un nombre incalculable de portes, on se retrouve dans une réserve exigüe, meublée de longues étagères jaunes et blanches parsemées de livres.


« France Football et Femme Actuelle »

C’est à la bibliothèque centrale, le QG de l’association ici, à Fresnes, que les membres officient deux jours par semaine. Le reste du temps, l’équipe de D’ici à là travaille depuis ses bureaux du 6B, à Saint-Denis, haut-lieu associatif bien connu des Parisien.ne.s pour la fête et les open airs. Ils sont quatre à m’accueillir aujourd’hui : Christelle Orifici et Pascale Cornet-Pérès ont fondé l’association en 2011, Francesco, assistant de projets – qui m’expliquera plus tard avoir rejoint l’association en tant que bénévole avant d’y être employé – et Selma Godel, en service civique.

Deux jours par semaine, l’équipe se rend au centre pénitentiaire pour assurer l’organisation des dix bibliothèques, gérer les acquisitions de livres, former les éventuels nouveaux auxiliaires et préparer les actions à venir. Si l’association est chargée de la gestion des bibliothèques de Fresnes depuis 2011, elle se destine à tout ce qui concerne la lecture publique aux personnes en difficulté, qui n’ont pas forcément d’accès au livre : citons par exemple les accueils d’urgence, les centres médico-sociaux ou les services de psychiatrie.

© Association D’ici à là

« Les premiers employés sont arrivés sur place en 2012, se souvient Pascale Cornet-Pérès. Les bibliothèques n’étaient plus gérées depuis quatre ans, il n’y avait pas eu de réassortiment entre temps, le dernier bibliothécaire était parti suite à un choix budgétaire. Au début de la réalisation d’un fond nouveau, on s’est rendu compte que tout ce qui était documentaire était obsolète. En ce qui concerne la nature, les sciences de l’homme... il y avait de vrais manques et des demandes. Pareil quand on organise des actions culturelles, nous essayons aussi de coller avec l’actualité. Par exemple, on a beaucoup travaillé sur la spiritualité. »

En parlant de spiritualité, quels sont les livres les plus lus en prison ? Lit-on de la même façon à l’extérieur ? « On a beaucoup de demandes de biographies – notamment celles de footballeurs, de versions livre de films et séries, de bandes dessinées, de livres sur le grand banditisme, de livres en langue étrangères –, on a notamment un gros manque d’ouvrages en roumain et en langue arabe. Pour les acquérir, on passe par des centres culturels. Et ça fonctionne plus à la demande. » « On nous a demandé ça ce matin (Francesco sort un un morceau de feuille de cantinage (sorte d’épicerie de la prison) de sa poche au dos de laquelle sont notés l’Alchimiste, Confucius) l’Alchimiste, et tous les bouquins de Paulo Coelho sont particulièrement demandés, appuie Pascale Cornet-Pérès, mais aussi beaucoup Christian Jacq, Orwell, Victor Hugo. On peut aussi avoir des demandes plus atypiques : récemment, un détenu nous a demandé un livre de botanique, pourvu qu’il y ait les dénominations latines ». Côté presse, les "best seller", ce sont France Football et Jeune Afrique chez les hommes, Gourmand et Femme Actuelle chez les femmes.

Pour ce qui est de trouver des fonds pour l’acquisition de nouveaux titres, les moyens proviennent de différentes ressources. « On a un partenariat avec le Centre National du Livre (CNL) pour l’acquistion de livres neufs, expliquent les co-fondatrices de l’asso, qui couvre 70 % des achats en librairie. » Les titres sont achetés auprès d’une librairie indépendante située à Alfortville, l’Etabli, investie sur des actions ponctuelles en détention en collaboration avec l’association.

© Association D’ici à là

La dernière en date, c’était la Nuit de la Lecture, menée le jeudi 16 janvier en détention puis le samedi 18 janvier à la librairie : "Contes en voix", l’atelier mené sur plusieurs séances avec un groupe de détenus, a donné lieu à une restitution publique dans la salle de spectacle de la prison, où les participants ont lu et raconté les histoires travaillées en atelier devant le public de l’établissement. Deux jours plus tard, les membres de l’association ont présenté ce travail au public présent à la librairie.

« On a aussi un lien avec la Bibliothèque Publique d’Information (située au Centre Pompidou, ndlr), détaille Pascale Cornet-Pérès, ils nous mettent de côté un certain nombre d’ouvrages. » Comme beaucoup d’associations, D’ici à là est confrontée à l’obsolescence lorsqu’il s’agit de dons : « la difficulté, c’est pas forcément d’obtenir des livres, c’est de ne pas obtenir les rebus : il y a une politique documentaire, des orientations, et par exemple, on n’aurait aucune utilité d’un livre sur le Sida qui date d’il y a dix ans. » La notion de nouveauté littéraire est différée en milieu carcéral, car obtenir un livre prend du temps, « il faut compter au moins neuf mois : entre la demande au CNL en juin par exemple, on a la réponse en novembre, puis la gestion de la commande par la librairie indépendante prend environ deux mois. La volonté de l’association est d’amenuiser au maximum les délais et les différences de lecture avec l’extérieur, mais la logistique reste compliquée. »

Ici, le temps s’est arrêté. Le soleil traverse le grillage puis la vitre. Fresnes compte 10 bibliothèques, dont deux par division. Nous nous mettons en route pour aller visiter l’une d’elles. Encore une fois, il faut se faire ouvrir des portes et des portes par les gardiens, attendre entre chaque. Ça sent l’hôpital et la clope froide. Sous nos pieds, le parquet est classé monument historique, et de grands tableaux meublent les longs couloirs qui séparent les ailes, comme pour casser la monotonie des lieux.


« Rien n’est pérenne d’une année à l’autre »

« On ne vient pas forcément à la bibliothèque pour lire », explique Christelle Orifici : on peut y jouer aux échecs, aux dames, aux cartes. C’est un espace de convivialité qui permet de faire oublier un temps la surpopulation, de feuilleter des magazines. « C’est un lieu de respiration, ça reste un droit pour tous. » D’ici à là fonctionne avec un budget minimum, et fait face à une instabilité constante : « au début, on s’est adapté à des budgets qui ont baissé en 2013 », indique Pascale Cornet-Peres. « Rien n’est pérenne d’une année à l’autre. Ça tient sur l’engagement, la conviction. On a parfois l’impression que notre travail n’est pas suffisamment pris en compte. Mais c’est obligatoire d’avoir une bibliothèque dans une prison. »

En effet, la présence des bibliothèques en milieu carcéral a été rendue obligatoire par le décret Badinter du 6 août 1985. Cette année-là, le ministère de la Justice mené par Badinter et le ministère de la Culture (via Jack Lang) se rapprochent pour créer une politique culturelle commune. L’objectif, pour le ministère de la Justice, est de renforcer son dispositif de réinsertion sociale, (et par là de prévenir la récidive) avec le soutien technique et financier du ministère de la Culture, en favorisant l'accès de la population carcérale aux différentes formes de pratiques culturelles. Le protocole prévoit, en plus d’une bibliothèque accessible aux détenus, un espace pour la projection de films et la présentation de spectacles, et des salles permettant l'installation d'ateliers d'expression artistique (sculpture, peinture, musique...).

 Atelier Carnets de voyage © Association D’ici à là

Depuis 1999, les employés du SPIP le service pénitentiaire d’insertion et de probation, déconcentré de la prison et en charge de l’accompagnement des personnes détenues – viennent appuyer les bibliothécaires. Le personnel du SPIP (composé de travailleurs sociaux, de conseillers pénitentiaires d’insertion et de probation et parfois d’un coordinateur 
culturel) va suivre les condamné.e.s tout au long de leur parcours, les aider à préparer leur sortie de prison, à maintenir les liens familiaux, prévenir les risques de récidive et programmer des activités d’aide à la culture. Ça, c’est pour la théorie. En pratique, les services sont débordés.

Dans le cas de D’ici à là, à Fresnes, « C’est beaucoup plus facile de trouver des fonds pour une action ponctuelle, un événement, que de trouver des fonds pour le fonctionnement annuel bibliothèques et la gestion des équipes et des bénévoles présents. », explique Pascale Cornet-Pérès.

Pour aller de la réserve à l’une des bibliothèques de la maison d’arrêt pour hommes, on passe devant une cabine vitrée, c’est le "salon de coiffure". Le coiffeur, la quarantaine, vêtu d’une blouse bleue, nous salue en souriant. Il a participé à "Contes en voix", en janvier dernier. Régulièrement, des fiches d’inscription annonçant les événements culturels à venir sont placardées sur les murs des bibliothèques de la maison d’arrêt : lectures à voix haute, création de carnets de voyage, enregistrement d’albums jeunesse avec un musicien... D’ici à là invite les détenus à s’exprimer et garder le contact avec leurs familles à travers la littérature, le dessin ou la musique. Pour l’un d’entre eux, "Alors Raconte", le projet pour les détenu.e.s est d’enregistrer des lectures de contes et de les transmettre à leurs enfants : « il se passe des choses magiques dans les groupes de détenus qui travaillent ensemble, expliquent les cofondatrices de l’association, en enregistrant des albums jeunesse avec une conteuse et un musicien sur un CD avec mise en musique. C’est un vrai succès auprès des détenus, ils sont fiers d’eux à la fin, et ça a un impact sur la famille à l’extérieur. »

À l’intérieur de la bibliothèque, on entend un bruit de fond constant : brouhaha indistinct, cris, claquements de portes, le tout à peine étouffé par les murs.


"L’auxi", garant de la vie de la bibliothèque au sein de la prison

L’une des missions de l’association en charge de la gestion des bibliothèques des maisons d’arrêt, c’est d’être en contact permanent avec l’auxiliaire bibliothécaire, "l’auxi", un détenu responsable du respect des horaires d’ouverture de la bibliothèque et de la gestion des emprunts. Mais son rôle, c’est Mathieu*, l’un des auxiliaires bibliothécaires de Fresnes, qui en parle le mieux : il a pris son poste deux semaines auparavant, remplaçant Karim*, l’ancien auxiliaire fraîchement libéré. Il se marre : « il m’a laissé un sacré chantier ! ». Mathieu a dû faire le ménage des cellules et des bibliothèques, récupérer les livres non rendus. Il a aussi récupéré la cellule de Karim. Il m’explique ses journées : « On doit faire un planning. On doit respecter des règles précises, cinq personnes pour une durée d’une heure maximum. Les surveillants n’ont pas forcément le temps de gérer les allées et venues. Et en fonction des blocages, parfois on doit fermer. » Un blocage, c’est un moment où la sonnerie retentit et toute la prison se fige, chacun doit regagner sa cellule et forcément, ça prend un temps fou. Je demande à Mathieu si ça arrive souvent. « Au moins quatre fois par semaine, à cause de la douche, des humeurs de chacun... » Le planning, c’est la liste des livres empruntés et rendus, et des passages à la bibliothèque, qui sera ensuite transmise aux gradés. Je lui demande pourquoi il a voulu être auxi : « Ça passe le temps. Avant j’avais pas le temps de lire, maintenant je lis du fantastique, du policier, des magazines. Le dernier que j’ai lu, c’était un bouquin sur le communisme en Chine. »

Ce sont les gradés officiers du travail qui nomment les auxiliaires bibliothécaires. « Il faut répondre à certains critères officiels, liste Selma Godel : ne pas être incarcéré pour un crime, ne pas avoir déjà été incarcéré et rester plusieurs mois pour assurer un travail dans la durée. » Il y a aussi, et forcément, l’intérêt pour le livre, la volonté de conseiller le public. Les gradés et l’association « essaient de travailler ensemble » mais c’est l’administration pénitentiaire qui a le regard final.

Considéré comme un emploi, hors droit du travail, les salaires obéissent à une grille de "classe". À Fresnes, les auxiliaires bibliothécaires perçoivent environ 300 €. « À Fresnes, les bibliothécaires sont plutôt situés en bas d’échelle, détaille Pascale Cornet-Pérès, mais le cas est propre à la prison de Fresnes », précise-t-elle.  

© Association D’ici à là

Une fois sélectionnés, les auxiliaires sont formés par l’association, et les choses peuvent changer du tout au tout selon les personnes : les bibliothèques peuvent être très fréquentées ou désertes selon qui la tient. « Certains sont plus sympathiques, ont un bon contact avec les autres détenus, explique Pascale Cornet-Pérès, alors que d’autres ne se lèvent pas pour ouvrir. L’accueil,du public est une tâche. Les bibliothécaires doivent aussi gérer le calme, veiller à ce que personne ne fume, parce que c’est le seul lieu en détention où il n’y a pas de surveillant. »

« La prison, ça peut arriver à des personnes normales, me raconte Mathieu. Avant j’en rigolais, mais plus maintenant. » Il lui reste deux semaines avant de savoir s’il sortira avec le bracelet électronique. Pour sortir, il lui faut un projet à l’extérieur : « un logement, un travail et un garant. J’ai eu de la chance, je suis cuisinier dans un grand restaurant et ils ont gelé mon poste en attendant que je revienne. » Mathieu n’est pas seulement auxiliaire de bibliothèque : il jongle entre la bibliothèque et le club vidéo, où ils font des montages au sujet de la détention, diffusés sur le canal interne de la prison « quand le DVD marche » sourit-il : « des reportages, des conseils sur le droit, sur l’hygiène en détention avec Delphine, l’intervenante responsable de la partie vidéo ».

« On a eu une panne informatique récemment. Il y a des bibliothèques où c’est encore fait à la main », m’explique Mathieu en me montrant le programme informatique de gestion des présences et des emprunts. Sur le bureau, Hélène Darroze fait deux V de la Victoire en couverture de Télé 7 jours. Il me montre les profils des détenus inscrits à la bibliothèque sur le logiciel de gestion des bibliothèques ; sur l’un, je peux voir qu’ont été empruntés Le Grand Atlas et Le tour de Gaule d’Astérix. Les profils sont associés à la carte d’écrou, la carte d’identité carcérale. Mathieu parcourt les plannings : « cette semaine, 61 personnes sont venues. » Chaque semaine, il remet cette feuille de présence aux gradés et à l’association.

Un détenu vient rendre un livre emprunté, ou plutôt « celui de son co », précise-t-il, son co-détenu. Je le questionne sur ses habitudes de lecture : « d’habitude, je lis jamais mais là je m’y mets. Je viens de lire un livre tout naze, Le tour du monde en 80 jours ». Je jette un œil à la couverture du livre de son co-détenu, Don’t panik - n’ayez pas peur, signé par le rappeur Médine et Pascal Boniface, géopolitologue. Sur la quatrième de couverture, on lit qu’ils partagent dans ce livre « une vision du vivre ensemble et des évolutions culturelles, à travers des sujets qui fâchent, de la stigmatisation des musulmans aux dérives des politiques, en prônant la non-violence ».

Contexte oblige, le coronavirus se pointe dans la conversation : à cette date, l’après-midi du 12 mars, nous étions à quelques heures de l’annonce de la fermeture des écoles par Emmanuel Macron pour parer à « la plus grave crise sanitaire qu’a connue la France depuis un siècle ». Les chaînes d’information en continu créent l’angoisse chez les détenus, dont beaucoup passent le temps via le petit écran : le détenu me dit que « la télé fait flipper ». Il cherche des idées de livres à lire. Il est aussi auxiliaire , et « ramène le travail de l’extérieur ». Dans la plupart des prisons, les détenus peuvent travailler pour des entreprises. Ici, c’est pour un grand équipementier sportif dont il prépare les échantillons : « il faut décortiquer, emballer, filmer et encartonner ». Mathieu l’a déjà fait : « Tu travailles comme un fou, c’est à la pièce. Tu t’organises, c’est payé à la tête, c’est parce que je suis un Chinois qu’on se dit que je suis un bosseur », affirme-t-il. Contrairement au travail "à l’atelier" qui « ressemble au travail à l’usine », il n’y a pas d’heure fixe lorsqu’on travaille depuis sa cellule.

Qu’est-ce que ça rapporte, d’être auxiliaire ? « T’as plus de privilèges, plus de promenades, en tant qu’auxi, c’est pas la même ». Il y a deux promenades par jour : « Quand tu regardes sur les briques pendant les promenades, dans la cour, y'a des dates écrites »s’amuse l’autre détenu. À plusieurs centaines de mètres de la maison d’arrêt pour hommes, la maison d’arrêt pour femmes est « la mieux lotie », note Pascale Cornet-Pérès. Josette est une ancienne bibliothécaire à la retraite, qui y est bénévole et s’y rend toutes les semaines : « la bibliothèque des femmes est bien plus grande que les bibliothèques des hommes, et Josette y assure l’équivalent de deux demi-journées en présentiel ».

 © Association D’ici à là

Les bibliothèques rythment les journées de certains détenus, et la lecture passe le temps, denrée plus que disponible en prison. Ici, le rapport au temps est ambigu : à l’intérieur, il s’arrête, tout le monde vit à un autre rythme, à la fois millimétré et ralenti. « La lecture, ça apaise grave, si je prends pas assez de temps pour moi, maintenant, je vais le faire. Quand Mathieu est pas là, c’est relou. », conclut un détenu, qui se réjouit : « Maez va faire un showcase à la Chapelle le 24 mars ». La Chapelle, c’est la salle de spectacle du centre pénitentiaire, située dans une ancienne chapelle. Le concert n’aura pas lieu, tout comme les événements programmés dans les semaines qui suivent les mesures de confinement, entré en vigueur le 17 mars.


Depuis, le contexte anxiogène agit comme une soupape dans les prisons du monde entier, et les prisons françaises, confrontées au problème de surpopulation, n’y font pas exception. D’après les chiffres officiels, deux personnes – dont un homme de 73 ans détenu à la prison de Fresnes – en sont mortes. « Depuis le début du confinement, nous sommes dans l’impossibilité d’accéder au centre pénitentiaire, m’écrit Selma le 22 avril dernier. Les bibliothèques sont fermées par mesure sanitaire. Nous rencontrons une grande difficulté à entrer en contact dans ce contexte avec les personnes détenues et l'administration pénitentiaire. L'association a proposé plusieurs outils pour soutenir une distribution de magazines et de livres. On cherche également les moyens de maintenir une offre culturelle malgré tout et à distance. On pense à l’envoi de poèmes aux détenus : chaque personne qui le souhaite peut nous envoyer son poème préféré par mail (diciala.agence@outlook.fr) ou via les réseaux sociaux. Un colis, avec l'ensemble des poèmes recueillis, sera envoyé par la suite au centre pénitentiaire, et les poèmes seront distribués aux détenus avec l'aide, sur place, du personnel pénitentiaire. Aussi, l’édition d'une gazette A4 recto-verso qui serait distribuée aux détenus, toujours avec l'aide du personnel pénitentiaire. Mais rien n'est jamais simple et là c'est en toute logique encore plus compliqué... »

La prochaine étape pour l’association, c’est d’élargir ses actions à d’autres publics en difficulté : D’ici à là participera en juillet prochain – si les mesures de déconfinement le permettent – à la manifestation littéraire Partir en livre en organisant "Livres en herbe", un évènement gratuit sur la plage du 6B à destination des jeunes publics de Saint-Denis. En attendant, vous pouvez envoyer vos poèmes préférés par mail à l'association (diciala.agence@outlook.fr) ou via les réseaux sociaux pour qu'ils soient transmis aux détenu.e.s de la prison. 


* Certains prénoms ont été modifiés.