Journal d’une confinée : Jour 14

© The Love Witch (Anna Biller, 2016)

Je m'appelle Manon, j'ai 24 ans, je suis journaliste au Bonbon magazine, et si vous me lisez, c'est qu'a priori vous vous ennuyez. Ca fait plusieurs jours que mes collègues n’utilisent plus le même chapeau et je n'ai aucune envie d'en pondre un nouveau. Alors pour résumer aujourd'hui j'ai repris le café, côtoyé textuellement des zadistes et soigneusement évité Twitter. 

9h - Je me réveille la tête encore dans le bouquin que j’ai lu avant de m’endormir, Éloge des mauvaises herbes - ce que nous devons à la ZAD. Hier soir, j’ai avalé le premier chapitre, écrit par Virginie Despentes, et il était aussi cru que ceux que l’auteure a l’habitude de nous offrir. Elle nous enjoint à ne pas nous habituer au bruit de fond de la « propagande » qui nous martèle qu’« il n’y a pas d’alternative ». Je cite : « La zone défendue par les zadistes, c’est aussi ça - se dire que peut-être nous sommes prêts pour un basculement collectif. La propagande nous dit le contraire et nous commande de ricaner dès lors qu’on parle de progrès dans les relations humaines. (…) Elle nous occupe, ça ne veut pas dire qu’elle soit juste ni qu’elle sache ce qui nous attend. » Son texte s’appelle "Pour les manants de demain", et se destine à qui veut bien l’entendre, les manants, ces roturiers assujettis à la justice seigneuriale, ici les « enfants de riches », rejetons de la classe dominante. Mais en attendant, il faut que je commence à bosser et je suis déjà en retard.

9h45 - En ouvrant mon quintal de mails quotidien, je tombe sur une newsletter qui parle d’un bouquin des éditions Zones - l’une des meilleures que je connaisse - qui s’appelle "Les besoins artificiels - Comment sortir du consumérisme", de Razmig Keucheyan, un sociologue militant N.P.A. Et là, je vous vois arriver comme un couple de nouveaux retraités au salon du camping-car : « Oh non, ils vont nous refaire le coup de la Parisienne qui bosse dans le digital reconvertie en spécialiste de l’aquaponie en territoire rural ». Vous aurez parfaitement le droit – c’est même recommandé – de vous foutre de ces journalopes aux grandes idées entretenant la machine médiatique, en attendant, vous êtes toujours en train de me lire : c’est peut-être que derrière ce cynisme il y a une infime volonté de changer les choses ? Non ? 

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12h30 - En écrivant un article sur la solidarité en période de confinement, je cherche en même temps des façons d’occuper la moitié de ma semaine où je ne bosse pas, et m’aperçois dans le même temps qu’aucune annonce n’est proposée dans le département où je me trouve. Je ne vous cache pas que la déception m’accable. Ceci dit, j'ai une pile de livres longue comme le bras qui m'attend. 

14h - Je reçois une notification de l’application Duolingo sur laquelle j’apprend l’espagnol à intervalles irrégulières : je suis passée dans la division Or ! Mes efforts commencent à payer mais je déchante rapidement en voyant qu’il m’en reste sept à acquérir.

17h30 - Je retiens l’envie d’aller prendre sur Twitter ma dose journalière de haine dans ce qui est devenu – plus qu’à l’accoutumée – une antre de baston creuse et perfide. À la place, je vais écouter ce que me propose Flow State, newsletter musicale quotidienne que m’a aimablement conseillé mon collègue Lucas. Je vous la conseille si vous êtes amateur.e.s de sons sans vocales pendant que vous bossez.

18h07 - J’ai eu le malheur de reprendre le café après avoir arrêté pendant plusieurs semaines. Résultat : une belle tachycardie que j’alimente avec le dernier son techno sorti par un pote. J’ai super envie de faire la teuf tout à coup mais je me rappelle que 1/ on est lundi, 2/ je suis chez mes beaux-parents en Normandie et 3/ je ne pourrais de toute façon pas aller faire la teuf, même au Sunset, le restaurant-discothèque de la ville, parce que nous sommes tous confinés. Vivement demain !

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