[ENQUÊTE] Pourquoi l’astrologie 2.0 nous fascine tant ?

Sur Instagram, Youtube et Tiktok, les contenus dédiés à l’astrologie pullulent et atteignent des millions de vues. Comment une discipline perçue comme ringarde il y a encore quelques années a-t-elle réussi à s’ancrer de nouveau dans le quotidien des moins de trente ans ?

“Bonjour et bienvenue dans une nouvelle vidéo…Vous avez énormément demandé un SherAstrologie sur l’amour et la compatibilité amoureuse. La première fois que je rencontre quelqu’un je lui demande “c’est quoi ton signe astrologique ?” Et en fonction de ce qu’il me répond, je vois s’il y a plus ou moins possibilité de rentrer dans le cercle de ma vie”.

Dos nu blanc arborant un soleil et une lune, créoles argentées, tatouages et boucles brunes, la Youtubeuse Shera Kerienski - presque deux millions d’abonnés - détaille entre deux vidéos beauté les caractéristiques de chaque signe astrologique et ses affinités avec les autres signes du zodiaque dans la vidéo la plus vue de sa chaîne. 

Depuis plusieurs années, l’astrologie connaît un regain de popularité chez les jeunes de moins de 30 ans. En 2020, un sondage IFOP révélait que  41% des Français déclarent croire que leur signe astrologique exprime leur caractère. L’IFOP note aussi  dans son rapport que “ce phénomène est également en hausse continue depuis au moins une vingtaine d’années”.


Qu’importe qu’on ait l’ivresse, pourvu qu’on ait le flacon

Entre les vlogs façon vie pratique et pratiques de sorcellerie new age, les vidéos dédiées à l’astrologie cartonnent : Sur Tiktok, à titre d’exemple, une simple vidéo de 30 secondes sur “les signes les plus dangereux en amour” totalise 18 millions de vues. Le hashtag “astrology”, lui, réunit des contenus qui en récoltent plus de 32 milliards.

La pratique de l’astrologie 2.0 a débarqué sur les réseaux sociaux via de nouveaux créateurs qui, à l’aide de codes bien huilés, renouvellent son image vieillissante et ringarde. Ici, vous ne trouverez pas de prédictions hasardeuses ni d’appels surtaxés : place aux sorcier·e·s modernes qui proposent une vision de la prédiction à grands renforts d’émojis étoiles, boules de cristal, de sketches et de mises en scènes sur fond de musique virale.

En tête, la youtubeuse américaine Stargirl, “the practical Witch” aux 800 000 abonnés se revendique “sorcière professionnelle et astrologue” et propose des vidéos de prédictions, des conseils pour apprendre à lire son thème astral et des horoscopes pour les mois à venir. Finalement, ce qui importe sur ces plateformes, c’est la narration sur fond d’un univers esthétique ultra-léché, c’est l’histoire qui nous est racontée, dans un langage qui pioche dans l’ancien pour répondre aux questionnements actuels.

 

Des bancs de l’université aux rangs de Tiktok : une mythologie 2.0

Avant de nous expliquer quels sont les signes les plus manipulateurs ou pourquoi les gémeaux ont mauvaise réputation, l’astrologie occidentale appartenait à une tradition savante, enseignée dans les milieux universitaires jusqu’au 17e siècle.  

“L’astrologie interprète un relevé de l’état du ciel au moyen d’un langage symbolique. Elle propose un rituel à la fois initiatique et récurrent auquel nombre de nos contemporains adhèrent quelles que soient leur appartenance sociale et leur culture. Au désordre sur Terre, elle répond qu’un ordre immanent existe dans le ciel, et se propose de restituer l’identité de l’homme au sein du cosmos.” relèvent Daniel Kunth et Philippe Zarka dans L’astrologie (Que sais-je, 2005). 

C’est le succès de l’application co-star, réseau social lancé en 2017, qui vient marquer le début d’une nouvelle génération de férus d’astrologie. Le secret ? Des prévisions précises et personnalisées réalisées par une intelligence artificielle, le tout dans un design ultra-épuré. En 2021, l’application comptait 20 millions de téléchargements, et un quart des américaines de 18 à 24 ans l’avait déjà utilisée.

Aux angoisses liées au réchauffement climatique et à la crise sanitaire s’ajoute la crise existentielle des moins de 30 ans, qui ne voient plus le travail comme l’unique moyen de s’accomplir et cherchent à éprouver d’autres sensations : l’astrologie vient esquisser des réponses, voire de nouveaux mythes auxquels se raccrocher.  

Avec les réseaux sociaux, ces nouveaux mythes se transmettent via des nouvelles façons de les raconter, de nouvelles interprétations, notamment via la pop culture. Mahéva Stéphan-Bugni, créatrice du compte Astrotruc, revendique la discipline comme “un art du conte”, une façon de “raconter le monde avec un langage poétique” a-t-elle expliqué à Vogue en mars dernier. Cette institutrice, autrice de science-fiction et passionnée de philosophie relie astrologie et pop culture, sur un ton ultra-proche de sa communauté de plus de 350 000 abonné.e.s. La jeune femme l’a décliné en podcast produit par le studio Nouvelles Ecoutes. En écoutant Astrostudio, vous saurez tout sur le thème astral d’Eddy de Pretto, de Kiddy Smile ou Julien Doré. Ainsi s’instaure une relation de proximité qui permettrait d’en savoir plus sur la personnalité de nos idoles.

 

Entre les bouquins de cuisine et les guides de développement personnel, le besoin de nouveaux mythes

“Au début de ma vie d’adulte, j’essayais avec l’astrologie de trouver autant que faire se peut des résonances avec ma vie de tous les jours, par exemple le fait que je sois née sous le signe du scorpion exprimait de façon extrêmement visible mon rapport à la sexualité, explique Violette*, 26 ans. Ca venait valider mes excès de colère, me valider en tant que personne dans mon rapport à l’extrême, mon rapport à la séduction et à la sensualité, j’avais une réponse toute trouvée à mes comportements.” 

Les signes qui réussiront le mieux, ceux qui auront plus de chance en amour, les plus fidèles en amitié….Les astres permettraient de deviner les personnalités de chacun·e, de clarifier les relations sociales et de se connaître davantage. Dans la lignée des travaux du psychiatre Carl Jung, qui s’appuyait sur l’astrologie pour étudier les comportements humains, les mouvements new age des années 1960 sont passés par là, ce besoin d’introspection se retrouve maintenant sur les réseaux sociaux. Et puisque la capacité de l’astrologie à prévoir des événements n’a jamais été prouvée, la discipline échange avec de nombreux courants de pensée en vogue en ce moment, coaching et développement personnel en tête. “Aujourd’hui, plus ça va, plus je m’éloigne de l’astrologie parce que c’est un peu comme le père Noël : quand on a envie d’y croire tout fonctionne, et quand on n’a pas envie d’y croire tout fonctionne quand même.” résume Violette. L’astrologue le plus précis serait donc…Nous-même ?

Pour aller plus loin :

Prédire, l’astrologie au 21e siècle en france d’Arnaud Esquerre (Fayard, 2013)

*Le prénom a été modifié

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