La chronique du vieux con : Pas de cadeau pour les Césars

© J accuse (Roman Polanski, 2019)

D'ordinaire, l'intense période des cérémonies à tapis rouge, qui a débuté avec les Golden Globes et qui se terminera avec le festival de Cannes, et qui excite globalement toute la planète, me fait profondément chier. C'est toujours le cas, mais cette fois pour d'autres raisons.


Oui, toute cette agitation, tout ce déploiement d'artifices, de sourires forcés et de votes tronqués me semble totalement ridicule. Mais ces dernières années, tout ce petit bordel a pris une autre tournure, et le cinéma en lui-même y est finalement devenu presque secondaire, tant l'aspect politique a pris de l'importance. C'est là que ça devient intéressant. Entre la vague #MeToo et les dernières polémiques entourant les nombreuses nominations du J'accuse de Polanski, une certaine conscience morale semble s'être fait une place dans le cerveau quelque peu ramolli des instances dirigeantes. Toute cette belle population en costume et robe de soirée crie ainsi d'une seule voix son indignation quant au traitement réservé par les cinéastes d'hier aux nombreuses minorités qui pourtant font le sel du 7e art, et s'émerveille à raison devant le formidable souffle révolutionnaire qui anime les cinéastes de demain. Toute ? Non, un petit pays qui a pourtant vu naître ce formidable medium qu'est le cinéma résiste encore et toujours à l'envahisseur moderne : la France mesdames-messieurs !

Disons-le simplement : on est à la masse. Si le problème est loin d'être réglé chez nos camarades américains, ils ont au moins eu l'intelligence de reconnaître qu'il y en avait un, et tentent depuis de le régler à leur manière, à coups de hashtags, de quotas, de procès retentissants. Ça vaut ce que ça vaut, mais on ne pourra en tout cas pas leur reprocher d'ignorer les très nombreuses voix qui s'élèvent. Par comparaison, en France on en est toujours à expliquer gentiment que le rôle d'une institution n'est « pas de porter de jugement moral ». Et on accorde 12 nominations aux Césars au film d'un homme accusé de viol, de détournement de mineur, et réfugié en France car sous le coup d'une inculpation si d'aventure il venait à mettre un pied chez l'oncle Sam. Et on nous explique calmement que c'est normal, pour la raison évoquée un peu plus haut. Bon.

Cette polémique est loin d'être la seule, mais elle est tellement significative de l'immobilisme débile de nos institutions... Le mec est accusé et fait un film sur l'affaire Dreyfus (qui se résume à une odieuse accusation à tort) qu'il nomme évidemment J'accuse ; l'Académie des Césars est accusée depuis un moment déjà de faire dans l'entre-soi, et donc plutôt que de chercher à réagir positivement en mettant en valeur les nombreux travaux de jeunes cinéastes issus de minorités, et Dieu sait qu'il y en a et qu'ils sont bons, elle accorde 12 nominations au film de Polanski. C'est tout simplement de la provocation, on nage en plein repli identitaire (se définissant ici comme une volonté de maintenir à son "rang" une élite blanche, bourgeoise et masculine), c'est honteux. J'accuse est un très bon film, et ce n'est pas surprenant, Polanski est un excellent réalisateur, l'un des meilleurs. Là n'est pas le problème, et il ne s'agit surtout pas de faire du cas par cas. Le problème, c'est qu'en n'écoutant pas les nombreuses voix qui s'élèvent chez nous aussi, on crache à la gueule de ceux qui sont directement concernés, évidemment, mais aussi à celle de tous ceux qui sont victimes, d'une manière ou d'une autre, de l'oppression généralisée qui semble prédominer actuellement. Ce n'est pas parce qu'elle a "toujours existé" qu'on ne peut pas l'endiguer, voire la supprimer, et ce n'est évidemment pas en s'opposant de façon provocante aux réformateurs qu'on s'inscrit dans la marche de l'Histoire.

Il est temps de montrer un minimum de bonne volonté, chers messieurs (je dis messieurs, évidemment, parce que l'un des maux majeurs que j'évoque sans le nommer s'écrit patriarcat) des institutions, et de faire du cinéma français un exemple, en écoutant ce qu'on vous dit. Ou alors on continue à passer pour des vieux schnocks satisfaits.

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