[Portrait] L’ascension fulgurante de Pierre de Maere

undefined 9 février 2023 undefined 18h26

Sarah Leris

Il y a quelque chose de touchant dans la candeur de Pierre de Maere. À 21 ans, le Belge à la gueule d’ange et à l’allure distinguée a l’art de tenir une conversation. Il pourrait se perdre dans ses idées, pourtant, lorsqu’on le retrouve par un après-midi de janvier dans les locaux de son label, le propos est construit, il aborde tous les sujets avec minutie, n’a pas de tabou et les heures passent en quelques minutes, si bien que, pour la première fois, nous n’aurons pas besoin de notre feuille de questions. Avant notre arrivée, il essayait de s’enregistrer sur des extraits de ses nouvelles chansons pour la promo sur les réseaux, recommençait encore et encore et confiait avoisiner la centaine de prises pour chaque plan publié. Éternel insatisfait ou perfectionniste, une chose est sûre, Pierre a le souci de l’image et du détail.

On l’avait rencontré l’année dernière, hasard du calendrier, le jour des Victoires de la Musique. Il n’y allait pas, mais on le lui avait souhaité pour l’année suivante. Vœu entendu, l’artiste vient de publier Regarde-moi, son premier album et, comme un signe, est nommé dans deux catégories aux Victoires dont la cérémonie a lieu le 10 février. Il faut dire que le travail engagé depuis est monstre : un premier EP en janvier 2022, une Cigale complète en mai (pour le cinquième concert de sa vie), un tube disque de platine qui l’a présenté au grand public (“Un jour je marierai un ange”), un Trianon plein à craquer en novembre, et les réseaux qui s’affolent pour cette voix singulière et ce charisme indéniable.

© Marcin-Kempski

Si sa passion pour la musique remonte à une dizaine d’années, elle est rapidement remplacée à l’adolescence quand Pierre découvre son appétence pour la photo, l’image et l’esthétique. Il se lance dans des études de photographie et, à 16 ans, réalise des portraits, de sa sœur d’abord, de ses amis ensuite, puis de mannequins pour qui il doit aussi organiser le stylisme. Son emballement pour la mode ne le quittera plus, mais à 18 ans, il tombe amoureux sans réciprocité et se remet à la chanson en espérant le séduire. « Ça faisait longtemps que j’avais cette envie de revenir à la musique, être photographe de mode n’avait pas assez d’allure à mon goût, alors qu’un chanteur, ça envoie. J’ai écrit cette chanson en anglais qui s’appelle “Judas”, qui est toujours sur Internet d’ailleurs, je pensais que ça allait être le jackpot et pas du tout, il n’a jamais été amoureux. »

Peu importe, la graine est plantée. Nous sommes en 2020, en plein confinement, Pierre vit toujours dans la campagne de ses parents à Walhain, une petite commune au centre de la Belgique et il publie une deuxième chanson sur les plateformes qui lui vaut d’être repéré par un directeur artistique et son futur label. « J’ai eu de la chance qu’il y ait encore des gens qui vont chercher un projet qui n’a pas d’environnement ni de communauté. J’ai été une espèce de cas isolé. Moi j’avais 1000 abonnés sur Instagram, aujourd’hui les labels signent des artistes qui ont plusieurs millions sur TikTok. Ils ont privilégié la musique, l’image et le personnage. » On voit son potentiel, on lui fait confiance et tout s’enchaîne. La Cigale est bookée avant même la sortie de son premier single, “Regrets”, la communauté grandit, les projets se multiplient et, alors qu’à peine deux ans se sont écoulés depuis le millier d’abonnés sur Instagram, Pierre remplira l’Olympia le 12 mai prochain.

© Marcin-Kempski

Pierre est un grand romantique et s’emballe en un rien de temps. Rien de plus évident donc pour un amoureux de l’amour que de proposer avec Regarde-moi une véritable boule de déclarations amoureuses, à des amants parfois, à sa famille aussi, à des personnages imaginaires ou bien au public. Dans “Enfant de” (à écouter à un volume sonore de huit sur une échelle de dix, d’après la notice d’utilisation de l’album), le chanteur aborde la relation si belle et si incompréhensible de ses parents, ensemble depuis 25 ans, qui n’ont rien en commun et qui, par amour, s’intéressent aux passions de l’autre. Dans le titre éponyme “Regarde-moi”, il conte un chanteur pathétique en manque d’attention, inspiré d’une anecdote vécue par Lady Gaga au début de sa carrière lorsque, alors qu’elle chantait dans un bar sans oreille attentive, elle s’était mise nue pour que les regards se tournent vers elle. “Jour -3”, balade amoureuse inspirée de faits réels, « le morceau cul-cul de l’album qui ravira tous les romantiques naïfs de ce monde », a été écrit trois jours avant un deuxième rendez-vous sur une plage bretonne, il y a tout juste un an, menant à sa première belle histoire d’amour – réciproque, cette fois. Et si le travail séduit, c’est bien parce qu’il lui ressemble et qu’il est fait en famille : Pierre compose et écrit seul chacune de ses chansons puis se fait épauler par son producteur de frère, un duo qui se complète autant qu’il se ressemble physiquement, et rien ne pourrait ébranler cette dynamique.

Ce Gémeaux un peu drama recherche le tube avant tout. Peu importe le microcosme parisien, il veut faire danser le pays et toutes les générations. Loin d’avoir été biberonné au rock et à l’indé, sa première culture musicale s’est construite avec la variété et la pop radiophonique. « J’ai connu les Strokes assez tard, c’était fou. » Enfant, il dévore la discographie de Lady Gaga, cite le concert de Rosalia à l’Accor Arena en décembre dernier qui lui a foutu des frissons, et aspire à une carrière comme celle de ses idoles. Bientôt les tournées des Zénith, puis tel le chanteur de Balavoine, il remontera sur scène comme dans les années folles, quelques fois par an, pour des Arena, parce qu’il faut rêver grand et qu’aucune aspiration n’est trop petite pour un romantique. Quand on lui parle de ses rêves, Pierre sourit. Il faut dire que son disque entier est une rêverie, un fantasme de 13 titres « dont au moins 10 dont je suis fier », s’amuse-t-il, avant de rapidement l’admettre, « c’est vrai que je m’imagine pas mal de scénarios. Sur l’EP encore plus, ce n’était que de la fiction, des projections idéalisées de ce que je me souhaitais, une recherche d’amour et de reconnaissance. »

« Un jour je marierai un ange » : pas encore réalisé. « Un jour je serai une superstar » : bientôt, bientôt.

Né à Uccle, ce féru de la mise en scène a vécu la dernière décennie à la campagne, sait qu’il est fait pour briller et se trouve des similitudes avec le Bel-Ami de Maupassant, qui a inspiré un de ses titres. Lorsqu’il emménage dans la Ville Lumière il y a quelques mois, avoir une garde-robe de qualité importe plus que meubler son appartement du quartier des Buttes-Chaumont : aujourd’hui encore, il dort sur deux matelas posés à même le sol mais promet de s’en occuper bientôt. La garde-robe, elle, est fournie et délicate. L’image, on vous dit, mais la sincérité avant tout. La fusée est lancée.

© Marcin-Kempski

Regarde-moi / Cinq7
Déjà disponible
En concert le 12 mai 2023 à l’Olympia