Les femmes investissent Barbès au cours d’une immense installation photo

© Ville de Paris / Guillaume Bontemps

Celles et ceux qui vivent dans le quartier de la Goutte d’Or ont probablement remarqué les photographies grand format exposées sur les grilles du pont de l’avenue de La Chapelle, ou sous le métro aérien. Elles sont le fruit du travail de l’artiste Randa Maroufi, à l’origine du projet "Barbès–Les Intruses", questionnant la place des genres dans l’espace public.

Elles attendent devant les commerces, fument des clopes ou regardent leurs téléphones : un décor qui peut paraître sommaire, à une exception près. D'ordinaire, ce sont des hommes qui constituent ce paysage. Avec le projet "Barbès–Les intruses", l'artiste Randa Maroufi et l'Institut des Cultures d'Islam ont l'intention de fédérer les habitants autour d’une œuvre sur le partage de l’espace public entre les femmes et les hommes.


"Dans certaines parties de l’espace public, la gent féminine est quasiment invisible"

Le projet est né en 2016, explique Randa Maroufi : « Lors de mes trajets quotidiens sur la ligne 2 du métro parisien, je remarquais une occupation majoritairement masculine d’une partie du paysage, plus précisément au niveau du boulevard de La Chapelle et ses commerces de proximité. Ce regroupement d’individus m’a donné l’envie de travailler sur le détournement des genres. » 

Les Intruses naît d'abord à Bruxelles, en janvier 2018, où la plasticienne et réalisatrice est invitée par le Moussem Nomadic Arts Centre pour « adapter le projet au territoire bruxellois » : la photographie Place Houwaert marquera le début de la série, qui « continuera dans différents décors, contextes, pays… Je pars souvent d’un lieu pour la fabrication de mes images. », détaille-t-elle. Le projet se poursuit en mars 2019 lorsque la Ville de Paris sélectionne Les Intruses pour l'appel à projets "Embellir Paris" ; Randa Maroufi réalise alors avec le soutien de la Fondation Émerige et l’Institut des Cultures d’Islam (ICI) une série de 9 photographies intitulée Barbès ainsi qu’une vidéo de 6 min qui a été projetée pour Nuit Blanche en octobre 2019 à l’ICI. 

Randa Maroufi s'intéresse de près aux questions relatives à l'espace public : en 2015, elle réalise Le Park, un film composé d’images de harcèlement sexuel trouvées sur les réseaux sociaux et de scènes reconstituées dans les rues et dans un ancien parc forain de Casablanca.

« Dans certaines parties de l’espace public, la gent féminine est quasiment invisible, raconte-t-elle. En inversant les rôles, cette situation propose de reconsidérer les modalités du rapport à l’autre par une intervention engageant un échange direct avec le public, et invite à avoir une perception nouvelle du paysage urbain actuel. Ce projet vient avant tout interroger le partage de l’espace commun entre les genres. Au-delà d’une dénonciation, il s’agit d’un acte où les perceptions basculent, l’espace public se recompose afin de réintroduire la question de la mixité. »

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Depuis l'été 2019, une vingtaine d'images en grand format sont installées le long du boulevard de La Chapelle, sous le métro aérien, place de la Charbonnière et sur les murs de l’hôpital Lariboisière et de la bibliothèque de la Goutte d’Or. L'objectif est de susciter une prise de conscience sur l’occupation majoritairement masculine de certains sites. Avec Barbès–Les Intruses, l'ICI et Randa Maroufi souhaitent inscrire Barbès dans son histoire et faire évaluer les perceptions aussi bien du quartier que celles des rapports entre les femmes et les hommes. « Il y a eu des retours très positifs, d’autres moins, constate la réalisatrice. Il faudrait un accompagnement et une médiation pour ce type de projet, ce que font parfaitement les équipes de l’ICI. Je me souviens du jour de l’inauguration, un commerçant m’avait fait part de son mécontentement : "ce que la ville a affiché est raciste puisqu’elle veut remplacer les étrangers par des blonds". J’ai pris le temps de lui expliquer ma démarche et mon intention ainsi que le processus de création. À la fin de la conversation, il était séduit par l’idée, m’a raconté ce que sa fille avait souvent vécu en passant par là et m’a même proposé son commerce comme décor pour les prochains projets. Le commentaire d’un autre jeune homme m’avait particulièrement surpris quand il m’a remercié" en ajoutant : "Je me reconnais dans tes images et je comprends mieux maintenant". »

Les photographies sont à voir jusqu'au mois d'août dans le quartier de la Goutte d'Or. Ça vaut le coup de lever l'œil en allant faire son marché. Pour voir toutes les photographies depuis son canapé, rendez-vous sur le site du projet Embellir Paris

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