Chronique cannoise #3 : un cerf, de la gnôle et un barbu

undefined 24 mai 2017 undefined 02h00

La Rédac'

Après l’épuisant et un brin migrainique The Villainess hier en toute fin de soirée, c’est sage comme une belle image que je rentre au lit malgré quelques appels du pied de collègues toujours prêts à s’envoyer quelques cocktails. Mais il faut dire que je suis seul accrédité cette année pour notre chère Bonbon, et que je dois naviguer comme un chat funambule entre les séances pour m’en sortir. Et souvent faire des choix décisifs. Le big deal lagafien du jour est celui entre le Haneke et le Sang-soo.

Déchirement au cœur, impossible d’attraper les deux. Moi qui me laisse rarement influencer par mes compères critiques, je ne peux m’empêcher de découvrir le raté de Haneke et la possible Palme envoyée à Sang-soo sur la twittosphère. Alors dans un élan dont je ne suis pas fier, moi qui ne suis normalement pas une personne influençable, je baisse les armes, et laisse volontairement de côté Haneke. Que l’on sache m’expier d’un tel péché.

Mais avant cela, l’un des films qui m’intriguent le plus depuis la découverte de la sélection, The Killing of a Sacred Deer de Yorgos Lanthimos (sélection officielle). Je n’avais pas aimé The Lobster ; malgré une idée originelle brillante, le tempo s’effondrait vite, et une routine de pseudo-cinéma d’avant-garde venait détruire progressivement la formidable entame du film pour une conclusion vraiment sans saveur. Que ce soit ici par l’affiche ou les premières notes musicales qui entonnent une ambiance glaçante et horrifique, ou bien encore par le jeu de caméra très architecturalisé, linéaire, Lanthimos renvoie à un style purement kubrickien. Il faudrait de longues pages pour analyser en détails ce long-métrage unique, déroutant, et forcément clivant. Pour faire simple, il faut bien séparer en deux parties le film, une première qui est une mise en situation, installant les personnages et opposant ainsi deux familles. L’une idéalisée, les parents médecins (Colin Farrell et Nicole Kidman) et deux magnifiques enfants éveillés, l’autre complétement paumée, une mère au chômage, un père décédé, et un adolescent au physique ingrat, dérangé et affublé d’un regard qui terrifie. L’on comprend rapidement que c’est cet adolescent qui fera le pont entre les deux familles et sera la pièce principale du drame qui s’installe. Lanthimos nous laisse dans le vague, on ne comprend pas la place de cet ado au départ. Puis, et je trouve que c’est la partie la plus aboutie, lorsque le film vrille dans une synergie horrifique, l’adolescent explique que Colin Farrell a tué son père (une erreur chirurgicale quelques mois auparavant), et qu’un membre de sa famille doit mourir de sa main, où ils tomberont tous malades selon un schéma précis : paralysie, perte d’appétit, saignement des yeux, mort. C’est alors que l’esprit cartésien et scientifique de Farrell s’effondre face à l’impuissance de la médecine, lui qui voit son fils puis sa fille paralysés et incapables d’avaler quoi que ce soit. Tout bascule alors. Rien ne pourra les sauver d’un drame familial. Et c’est là que la puissance du film prend son envol et devient un marqueur générationnel magnifique. Un simple exemple : Farrell va voir le directeur de l’école pour lui demander qui il choisirait entre son fils et sa fille. Je n’irai pas plus loin pour éviter le spoiler, mais il est primordial de voir ce film. Car il est ce que sera le cinéma de demain, implacablement cynique et profondément déshumanisé. Je parlais préalablement de Kubrick, mais là où réside toute la différence entre le film de Lanthimos et Shining, c’est qu’il n’y a aujourd’hui plus aucune haine, aucun traumatisme assez fort pour changer. C’est une fuite en avant pour s’en sortir. « On peut tuer un enfant, on pourra en refaire », comme le dit Nicole Kidman, prête à de nouveau écarter les jambes dans le lit conjugal. Et la dernière scène est d’une telle banalité qu’elle laisse sans voix : la notion de sacrifice a disparu.

Comme expliqué plus haut, c’est avec un léger haut-le-cœur que je laisse de côté le formidable Jean-Louis Trintignant et Haneke pour espérer découvrir un sublime Jour d’après de Hong Sang-soo (sélection officielle). Et je n’ai pas été déçu. Mais je crois que la portée esthétique du film sonne d’autant plus fort qu’il passe juste après le Lanthimos. Dans un sens, on a une opposition absolue de style et de cinéma, il serait donc idiot de les comparer voir de les opposer, mais plutôt faut-il saluer la force du festival de Cannes d’imposer le cinéma sous chacune de ses formes. Du noir et blanc, quatre acteurs, très peu de plans, des dialogues arrosés de gnôle locale, le soju, et cet ensemble qui vient signer d’une simplicité uniquement d’apparence une véritable ode à l’émotion humaine. Quand The Killing of a Sacred Deer vient déshumaniser l’atrocité, Hong Sang-soo porte à son apogée l’humanité. Un directeur de maison d’édition à l’alcool facile et aux trous de mémoire récurrents trompe sa femme avec une collègue de travail. Le quiproquo s’installe quand une jeune femme remplace sa maîtresse déjà partie et que sa femme tombe nez-à-nez avec la formidable Song Areum jouée par Kim Min-hee, jeune et belle, dynamique et impétueuse. Mais qui se fait gifler, la pauvre, pour la seule raison d’être au mauvais moment, au mauvais endroit, par la femme du "patron". Elle porte néanmoins une partie du film par la percée d’un regard d’une rare pureté, quasiment infantile, lorsqu’elle observe la neige tomber à travers la fenêtre d’un taxi. L’histoire qui s’ensuit est un prétexte malin à des longues discussions métaphysiques bien arrosées, abordant des thèmes aussi lourds que la croyance en Dieu ou bien le réalisme. Et on voit bien là le clin d’œil tout trouvé à Rohmer. Magnifique journée d’un faste troublant !

Pour conclure la journée, direction la projection presse de Rodin de Jacques Doillon (sélection officielle) à 22h avec une vraie appréhension de se faire chier. Et ça n’a pas planté. Délirant à quel point ce film est interminable et une bataille ininterrompue pendant plus de deux heures contre un sommeil automatisé au fond de son siège. Epuisant de clichés cinématographiques grotesques qui n’ont plus lieu d’exister, Rodin est d’un ennui abyssal et sans véritable fond intelligible. Si, allez, j’accorde l’origine de la création et son cheminement intellectuel et Lindon qui tente tant bien que mal de sauver la mise… Et encore, avec ce marmonnement intempestif dans sa barbe broussailleuse, l’on est obligé de regarder les sous-titres anglais pour comprendre. Et bien légère la Camille Claudel sous l’air si peu charismatique d’Izia Higelin ; on n’y croit pas une seconde à cet amour futilement mis en scène. C’est un cinéma si triste et désuet qu’il vient faire honte à un cinéma français, lui, bien vivant. Ces interminables fondus en noir ont réussi à faire fuir la moitié des journalistes, j’ai réussi quant à moi à tenir jusqu’au bout et j’ai vu cette fin avec la sculpture de Balzac par Rodin exposée au Japon en cette année 2017 comme un soulagement infini, celui de l’urine qui gicle en pleine rue à 4h du matin. Vraiment je suis consterné par ce manque d’ambition cinématographique qui ferait presque téléfilm France 3 si j’étais salaud. Et je suis plein de choses, mais pas un petit salopard vicieux qui tape gratuitement tous les mois sur des films qu’il n’a souvent pas vus dans un magazine gratuit parisien au titre peu évocateur de Bonbon Nuit. A demain les chéris.


Par Pierig Leray