Grand Corps Malade dit adieu à la mélancolie

© Zuzana Lettrichova

Douze ans après le début de sa carrière musicale et son succès avec le film Patients, Grand Corps Malade revient avec Plan B, un album solaire et rythmé où le chant l’emporte même parfois sur le slam. Un disque entre continuité et renouveau qui met en tout cas un terme à cette image de slameur mélancolique qui pouvait lui coller à la peau. Rencontre.


Comment définirais-tu le Grand Corps Malade d’aujourd’hui ?

Je ne suis pas un spécialiste de l’auto-analyse, mais je dirais qu’avant tout ce qui me caractérise, c’est l’écriture, ce sont des textes et mon envie de toujours essayer de progresser. Musicalement, je m’amuse à explorer des nouveaux horizons et sur cet album-là, j’ai eu la chance de bosser avec Angelo Foley qui est un petit génie de la musique électro, et de la musique avec des vrais instruments live. Il joue avec les textures de sons et du coup ça donne un album avec une musique très rythmée à la fois acoustique et à la fois électro et en même temps avec une couleur vraiment ensoleillée. 


Dans cet album, tu continues de slamer, mais on sent que tu te rapproches du chant. Comment s’est opérée cette évolution ?

Cette évolution vers le chant est légère, je me fais plaisir en chantant à deux-trois reprises sur l’album. En fait c’est vraiment né sur scène, et moi je crois à la scène, je crois à ce qui naît sur scène. Lors de la dernière tournée, je me suis amusé à reprendre une chanson de Renaud en chantonnant un petit peu, pareil sur le titre Inch’allah où je chantais le dernier couplet avec mon batteur. Petit à petit je me suis surpris à aimer chanter sur scène, du coup je me suis dit que ça serait sympa sur le prochain album qu’il y ait deux ou trois refrains chantés et même carrément des chansons en entier. 


Pourquoi as-tu décidé d’intituler cet album Plan B ?

J’ai écris cette petite intro d’album (qui s’appelle Plan B également, ndlr) parce que c’était quelque chose qui pouvait parler à plein de gens, à plein de situations, y compris à la mienne. Comme je le dis dans le morceau, la vie c’est une succession d’adaptation, c’est l’art de choisir d’autres options quand la première n’a pas marché. Cette carrière musicale de disque, de scène, à la base ce n’était pas un plan A pour moi non plus, c’est une reconversion… Et il s’avère que le terme plan B est une reconversion que j’affectionne particulièrement.


Un plan B ça peut pourtant avoir une certaine connotation négative, non ?

Non je ne le vois pas comme ça, un plan B ce n’est jamais la première volonté à la base, mais il y a des plans B qui s’avèrent être beaucoup mieux que des plans A.


Tu parles d’amour, des réfugiés, mais aussi de la naissance de ton deuxième enfant, est-ce que tu dirais qu’il y a une trame, un thème général à cet album ?

Non il n’y a pas de trame, contrairement à l’album précédent Il nous restera ça où il y avait vraiment un concept, là je suis revenu à un album où il y a 15 titres et plein d’humeurs différentes. Ce que j’aime le plus quand j’écoute un disque ou que je vais voir quelqu’un sur scène, c’est le fait de changer de sujet, de changer d’émotion, de changer d’humeur, et dans cet album il y a des choses différentes, des choses drôles, des choses plus graves, plus lourdes et en même temps il y a des thèmes perso, des thèmes plus ouverts sur le monde.

© Zuzana Lettrichova


C’est un album plutôt solaire, tu as notamment fait une collab’ avec Ben Mazué… Pourquoi avoir décidé de prendre ce tournant ?

C’est né en studio avec Angelo qui a réalisé l’album. A la base il y avait des textes, on sentait qu’il y avait une couleur ensoleillée derrière et c’est venu progressivement, on s’est retrouvé avec le morceau Je ne suis pas rentré avec un côté un peu oriental, le morceau Ensemble limite un peu gypsie, et même avec le morceau un peu plus grave Au feu rouge qui parle d’une réfugiée syrienne, Angelo a subtilement réussi à trouver quelques notes orientales. Le morceau 1000 vies est aussi assez ensoleillé avec un refrain un peu bossa nova. Ça s’est fait comme cela finalement, naturellement on a vu qu’il y avait une orientation souriante même sur des sujets pas évidents.


Est-ce que tu penses que cela va changer ton image de slameur un peu morose ?  

Je ne crois pas parce que ceux qui pensent ça n’ont jamais vraiment écouté ma musique. Quant à ceux qui se sont intéressés à mes albums précédents ou qui sont venus me voir sur scène, ils ont vu depuis longtemps que les concerts étaient très festifs, voire même légers et drôles. A certains moments on n’est pas très loin du stand-up, il y a toujours des morceaux inédits sur scène qui s’apparentent presque à des sketchs a capela, depuis longtemps ils ont vu qu’on n’était pas dans le slam un peu triste avec un piano et un violoncelle, ceux qui pensent ça ne vont probablement pas écouter ce nouvel album, et ils resteront avec cette image-là et ce n’est pas bien grave.


As-tu un projet de nouveau film après Patients ?

Oui, on est en train de finir le scénario avec Medhi Idir avec qui j’ai coréalisé Patients. Ça va se passer dans un collège en banlieue parisienne, les fameuses ZEP, qu’on appelle désormais REP (réseau d’éducation prioritaire), on va suivre une CPE qui arrive là et des élèves qui ont chacun leur histoire et en même temps dont les destins se mélangent. On va essayer de comprendre comment ça se passe dans un collège d’éducation prioritaire, pourquoi il y a des choses qui marchent, d’autres qui ne marchent pas. On va se poser quelques questions sur ce système-là, et puis on va aussi essayer de rigoler pas mal, parce que si t’es dans un collège en banlieue et qu’il n’y a pas de la vanne dans tes dialogues, c’est que tu es à côté de la plaque.


Tu parviens à parler de faits de société sans pour autant tomber dans le pathos…. Je pense à Au feu rouge où tu parles notamment des réfugiés.

Ce n’est pas un morceau gai ça c’est clair, on a fait un clip qu’on a tourné dans des centres de réfugiés, où on met un nom enfin sur un regard, sur une profession, on se rend compte que dans leur pays ils avaient des professions incroyables, les mêmes que les nôtres, et on a du mal à l’imaginer. Des gens m’ont dit que c’était assez émouvant comme images, comme texte. En effet si toi tu trouves que ça ne se veut pas triste... en tout cas ça ne se veut pas moralisateur. Je ne suis pas là pour dire, on devrait faire ça, c’est factuel, je raconte des faits, il y a cette jeune Syrienne qui s’appelle Yana et qui est au feu rouge comme tant d’autres, parfois on donne une pièce, et souvent on n’en donne pas, on trace notre route, on a tendance à oublier que derrière le regard qu’on a croisé au feu rouge, il y a des vies incroyables, des vies brisées, des parcours extraordinaires de difficultés, de risques, ils ont joué leur vie dix fois, donc j’essaye de parler de ça, mais sans forcément en rajouter dans le pathos.


Tu continues donc à être très engagé ?

Engagé je ne sais pas, en tout cas je m’intéresse à des sujets. Quand j’écris Au feu rouge je m’intéresse au grand sujet de notre siècle qui est la migration dans le monde entier, ces gens qui quittent leur pays pour des raisons de guerres, des raisons économiques, des raisons climatiques, et on ne peut pas rester insensible à ces gens qui meurent en Méditerranée ou qui arrivent sur nos côtes, qui sont démunis et pas vraiment accueillis. Voilà je parle de ces sujets-là, mais ça ne fait pas forcément de moi quelqu’un d’engagé, juste quelqu’un qui regarde autour de lui ce qui se passe.


PLAN B
, sortie le 16 février 2018