Réclamer la Terre, le sursaut écologique, social et artistique du Palais de Tokyo

Karrabing Film Collective

D’ici trois ans, il faut que nous ayons inversé la courbe des émissions de gaz à effet de serre et qu’elles plafonnent, ou il sera trop tard. Le dernier rapport du GIEC est alarmant : plus que 3 ans pour sauver la planète avant que ce ne soit irréversible. L’exposition Réclamer la terre du Palais de Tokyo apparaît comme un élan d’espoir dans cette urgence climatique. 14 artistes autochtones mettent en avant un nouveau rapport à la terre, la nature et les êtres qui la composent.

Comme à son habitude, le Palais de Tokyo a installé un véritable parcours – presque initiatique – où le visiteur déambule d’œuvre en œuvre. Peinture, sculpture, vidéo, ambiance sonore. Au fil de son avancé, les œuvres entrent en résonance les unes avec les autres et transforment notre appréhension de la terre, la nature et les être qui la composent. La puissance de l’art autochtone redéfinit les liens qui nous unissent à la terre.

Chérir la terre

Tous les artistes exposés ont un point en commun : ils chérissent notre terre. Ils ont une profonde conscience écologique qui découle dans toutes leurs œuvres. Leur appréhension de notre passage sur terre dépasse l’idée du simple visiteur : pour eux, nous faisons corps avec la terre – littéralement. Le merveilleux chapiteau « Nono: Soil Temple »  d’Amakaba et Olaniyi Studio se présente à nous comme un temple des temps nouveaux. Il cherche précisément à nous reconnecter à la terre. Des tissus de couleur corail sont tendus et forme un espace chaleureux et spirituel. Le chapiteau se transforme en véritable refuge. Au centre, un amas de terre. La disposition du chapiteau induit qu’il est le maitre des lieux, l’entité à aduler. Pendant la pleine lune les visiteurs pourront s’immerger dans cette terre que l’on a perdue l’habitude de côtoyer dans nos milieux citadins. On a l’impression de respirer à nouveau.

© Amakaba × Olaniyi Studio, Nono: Soil Temple, 2022 Adaptation environnementale © Aurélien Mole

Cette attention portée à la nature se retrouve dans les matériaux utilisés dans l’exposition : le verre soufflé de Yhonnie Scare, la terre d’Amakaba et Olaniyi Studio, les cheveux de Solange Pessoa. Les débris sont upcyclé et transformé en véritable œuvre d’art. Fine observatrice du monde qui l’entoure, Kate Newby glane et collecte objets, matériaux et fragments au gré de ses pérégrinations. Son œuvre a été réalisée à partir de tessons de verre collectés dans les rues de Paris. L’artiste dépose ces éclats dans le fond de coquilles en porcelaine produite à Limoges.


It make my day so much better if i speak to all of you , Kate Newby © B.H

Décentrer son regard grâce à des artistes autochtones

Le prisme social de cette exposition est essentiel puisque les 14 artistes exposés viennent tous de communautés autochtones. Léuli Eshrāghi, conseiller·e scientifique de l’exposition, montre le besoin de souveraineté, réparation, soin et guérison de ces cultures discréditées par le colonialisme. Le décalage entre les valeurs modernes et traditionnelles est si grand qu’il fragilise les individus comme les communautés. S’éloignant d’une vision eurocentrique, les artistes de l’exposition développent de nouvelles connexions avec la nature, le vivant ou l’environnement. 

Lorsqu’on découvre l’œuvre monumentale de Solange Pessoa on ne comprend pas tout de suite de quoi il s’agit. Un immense tissu descend du plafond et zigzague dans toute la pièce. Puis, on s’approche et on réalise que cette masse brune est en fait un tissage de mèches de cheveux. Chez la communauté brésilienne, les cheveux sont souvent utilisés comme offrandes religieuses. On comprend alors pourquoi Pessoa a voulu hisser son œuvre au plus près du ciel.

 
© Solange Pessoa, Catedral (1990-2003) Vue d’installation, Rubell Family Collection / Contemporary Art Foundation (Miami), 2015 © Chim Lam

Cette œuvre fait le lien entre présent et passé ancestral. On en revient finalement à la première œuvre de l’exposition, un film d’Asinnajaq qui tourne en boucle dans une salle plongée dans le noir. La vidéo performative qui nous accueille présente l’artiste s’extrayant du sol, avant d’y retourner. Elle explore ainsi la puissance des gestes cérémoniels funéraires tel que la disposition de pierre sur le corps d’un individu, symbolisant pour les Inuks les cycles de vie et de mort. « Tu es poussière et à la poussière tu retourneras » disait la Genèse de la Bible. Comme quoi il y a des valeurs communes avec la civilisation européenne. Mais, particulièrement dans ce contexte d’urgence climatique, cette exposition nous fait réfléchir sur nos pratiques économiques et culturelles. Nous gagnerons beaucoup à nous inspirer des modes de vie autochtones.  


© Asinnajaq, Rock Piece (Ahuriri Edition), 2018 Vidéo, 4’02’’ Courtesy de l’artiste

Réclamer la terre
Palais de Tokyo 
13, avenue du Président Wilson -16 e 
Du 15 avril 2022 au 4 septembre 2022

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