Visite guidée du nouvel Institut Giacometti dans le 14e

© Paolo Monti

L’institut dédié à l’œuvre d’Alberto Giacometti (1901-1966) vient d’ouvrir ses portes dans le 14e. S’il se fait aussi lieu de recherche, de consultation des ouvrages et des œuvres de l’artiste suisse, c’est sur une exposition bien particulière que tous les regards sont braqués depuis cette semaine : L’atelier d’Alberto Giacometti vu par Jean Genet.


Les quelques œuvres exposées, minutieusement choisies, viennent illustrer le processus de création artistique et la relation que ces deux magiciens, l’un sculpteur et peintre, l’autre écrivain, ont développée depuis leur rencontre à l’été 1954.

En passant le seuil de la porte, la pièce aux murs blanc pétant annonce la couleur. On entre dans le lieu qui s’apprête à accueillir pour des années les curieux, les chercheurs, les étudiants en art, les journalistes, les artistes. Il s’agit de l’apogée du projet de la fondation Giacometti, qui a mis au jour un espace voué à nous rapprocher de l’intimité de l’œuvre de l’artiste d’origine suisse. Nous rapprocher de son art, surréaliste pour l’œil amateur, inclassifiable et singulier pour l’expert. C’est tout l’esprit de son temps, des Sartre, Breton et Matisse, qui nous prend au corps en découvrant l’institut.


À la recherche de l'absolu, à deux

Nous voilà repartis sur la quête atemporelle de la recherche de l’absolu, qui inspira Balzac puis Aragon, empêtrés dans l’incompréhension des horreurs de la guerre et de l’amour. La première exposition de l’institut est arrivée avec la saison estivale, sous la responsabilité de la commissaire Serena Bucalo-Mussely : L’atelier d’Alberto Giacometti vu par Jean Genet. C’est en effet avec les yeux de cet écrivain explorateur de mondes interlopes que les visiteurs découvrent une sélection de dessins, lithographies, gravures et sculptures.

Pourquoi ? Car il s’agit des œuvres vues par l’écrivain, dans l’atelier du sculpteur-peintre, lors de ses passages et échanges avec Giacometti. Des échanges instructifs que les membres de la fondation et les pièces exposées sont prêts à nous retransmettre, pour un saut dans le passé et dans la peau d’Alberto Giacometti. Christian Alandete, responsable des expositions et des éditions pour la fondation, nous raconte ainsi l’histoire de la sculpture Quatre femmes sur un socle (ci-dessous), prostituées que le sculpteur a forgées en déesses, tandis que Genet relevait l’usage du mot "putain", de sa part.

« À l’époque, il y a eu la fermeture des bordels, après la loi Marthe-Richard. (…) Et il a eu cette idée de faire [des prostituées] des déesses. Genet écrit que Giacometti dit aller voir les "putains", et Giacometti lui répond que "putain, c’est un mot qu’[il] n’emploie pas, parce que c’est un jugement de valeur." »

Quatre femmes sur un socle

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La relation d’amitié et d’admiration a provoqué un enrichissement mutuel pour ces deux hommes en marge du monde artistique parisien de l’époque, que l’exposition tente d’explorer. Les paroles de l’écrivain résonnent à plusieurs reprises au fil de l’exposition.

« Dès qu’il entre dans son atelier il travaille. D’une curieuse façon, d’ailleurs. Il est à la fois tendu vers la réalisation de la statue – donc hors d’ici, hors de toute approche – et présent. » 


L'atelier ou l'âme de l'artiste

À l’entrée, sur la droite et en contre-bas, se tient l’atelier de l’artiste. Enfin, sa reconstitution. Son bureau, ses tubes de peinture, ses pinceaux d’un côté, puis des étagères, son lit simple sur lequel est négligemment posée sa veste, des sculptures de plâtre, de terre et de bronze inédites pour le public de l’autre. 23 m2 sans grand confort, cet atelier reconstitué est perçu comme un symbole de la vie parisienne artistique de l’époque. Sa localisation n’est pas anodine ; c’est dans ce quartier de Montparnasse que Giacometti marchait, mangeait, buvait. En somme, c’est l’atmosphère de son quotidien qu’il s’agit de préserver en laissant renaître son atelier au 5, rue Victor-Schoelcher.

Reconstitution de l'atelier d'Alberto Giacometti

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Catherine Grenier, directrice de la Fondation Giacometti et présidente de l’institut, a trouvé « cet endroit, qui avait cette atmosphère d’atelier d’artiste, dans le quartier où Giacometti traînait, puisque son tout premier atelier se trouvait dans la rue d’à côté, puis à quelques pas il y a la rue d’Alésia, il y a la Coupole, le Select, tous ces bars, ces restaurants où il allait régulièrement manger. »


Un parcours avec les yeux de Genet

Le cabinet d’art graphique, situé lui aussi au rez-de-chaussée, dévoile de précieux manuscrits de L'Atelier d’Alberto Giacometti, écrit par Jean Genet. Ils retranscrivent des pans entiers de dialogues et de fructueuses conversations des deux artistes.

Puis les escaliers nous mènent à l’entrée de la salle de la bibliothèque et des Femmes de Venise (plâtre de 1956), exposées pour la première fois en France et décrites dans le texte de Genet, qui a vu l’artiste à l’œuvre.

« Genet va les décrire comme des sentinelles qui ravissent les morts, et c’est là où il comprend en fait que les œuvres de Giacometti sont moins pour les vivants que pour les morts »selon le responsable des expositions.

Les dames de Venise

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Les figures de ces six femmes imposent leur présence dans la plus grande pièce de l’institut, qui garde malgré tout le caractère intimiste que ce « musée à taille humaine » veut apporter à ses expositions.


Un combat sans merci

Il y a chez Giacometti une volonté de représenter comme il sent, de choisir chaque coup de pinceau et chaque modelage dans un souci de transmettre l’expérience même, singulière et personnelle, de sa vision des hommes et des choses. Et ce même s’il y a, pour y arriver, un « combat sans merci » à livrer au cours du processus de création artistique, dans un « patient travail de précision ». Pour cela, Alberto Giacometti s’appuie sur les poses de ses proches, mais aussi sur ses propres images mentales et souvenirs. Ainsi, à propos des Quatre femmes sur un socle, Christian Alandete précise :

« Quand il prépare son exposition en 1948, il va décrire cette œuvre-là comme le souvenir qu’il a, au moment où il est allé dans le bordel, de ces quatre femmes au loin, "le parquet luisant", et "ces femmes inatteignables" au fond de la salle. C’est là où il réfléchit à cette idée de comment représenter la réalité telle qu’on la voit, telle qu’on la connaît avec des modifications de la perspective ; l’idée que si l’on voit quelqu’un de loin, il apparaît petit. (…) »

C’est une minuscule partie de toutes les richesses giacomettiques en possession de la fondation. Les expositions à venir continueront d’explorer le lien artistique, social et humain entre Giacometti et ses contemporains, mais aussi entre Giacometti et ceux qui l’ont approché avec un regard nouveau et empreint de modernité, à l’instar d’Annette Messager ou de Peter Liedberg.


Institut Giacometti
5, rue Victor-Schoelcher – 14e

Ouvert tous les jours, sauf le mardi
De 10h à 18h
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