Bettina Rheims expose ses « détenues » dans un lieu grandiose

© Eve Schmit II, novembre 2014, Roanne

A l’automne 2014, Bettina Rheims est allée dans quatre prisons françaises tirer le portrait de femmes incarcérées. Une centaine de clichés constitue cette série intitulée « Détenues », dont une cinquantaine ont pris place au cœur de la Sainte Chapelle du château de Vincennes (dont le donjon fut autrefois une prison d’Etat) jusqu'au 30 avril 2018. Un lieu grandiose pour une exposition saisissante.

 

C’est un endroit loin d’être anodin qui a été choisi pour cette expo au propos original. Dans la Sainte-Chapelle du château de Vincennes, nous découvrons ces clichés dans une atmosphère toute particulière - froid glacial de ce matin de février, château enneigé, plein soleil dont les rayons transpercent les vitraux colorés de l'imposante chapelle. 

 

Bettina Rheims aime bousculer les thèmes traditionnels – de sa série sur les stripteases de Pigalle à son travail sur le genre avec ses « Gender studies » en passant par ses clichés sur les animaux empaillés. Encouragée par Robert Badinter, la photographe décide à l’automne 2014 de s’intéresser aux détenues, de montrer ces personnes dont le visage est souvent flouté, dissimulé dans les reportages ou autres médias, et qui ont pourtant le droit de disposer de leur image depuis une loi passée sous Sarkozy. 

Milica Petrovic, novembre 2014, Rennes

Pour ce projet, l'artiste est allée dans quatre prisons françaises - Lyon, Poitiers, Amiens et Rennes - photographier des femmes condamnées pour 10, 20, 30 ans... Au total une centaine ont acceptés de se faire tirer le portrait, certaines ayant refusés car leurs proches ne sont pas au courant qu’elles sont incarcérées. « Ils pensent que nous sommes en voyage », ont-elles confiées à Bettina Rheims. 

 

Dans chaque lieu d'incarcération, la photographe est partie à la découverte des détenues, elle a présenté son travail, expliqué son projet, « c’était beau parce que c’était des vrais questionnements sur la féminité », raconte Bettina Rheims. « 'On veut bien être photographiées, mais on ne veut pas être maquillées parce que lorsqu’on est une femme on se maquille pour le plaisir, pour sortir, ici ça n’existe pas alors pourquoi se maquiller ?', m'ont t-elles dit ». 

On découvre le portrait de Niniovitch dont les larmes coulent, la détresse de Vaiata ou le visage presque serein de Milica. Des clichés saisissants, accompagnés de fragments de textes écrits par Bettina. « Ce n’est pas l’histoire d’une femme ou de ces femmes. C’est vraiment l’histoire de ces détentions, de ces femmes, de la misère, c’est affreux, c’est épouvantable ».

Niniovitch II, novembre 2014, Roanne

Un projet au cours duquel la photographe n'a pas échappée à une certaine angoisse : « La peur c’est la première fois qu’on rentre (dans la prison (NDLR)), on nous retire notre portable, on se sent complètement démunis, il y a les cris, les scènes d’hystéries, les loquets qui se referment derrière vous, les uns après les autres ». 

C'est aussi « La peur de rencontrer ces femmes, parce qu’on ne sait pas du tout sur qui on va tomber, puis on se rend compte qu’elles sont tout à fait normales, c’est un vrai lien, une vraie complicité, une vraie conversation, on est assez protégés finalement une fois qu’on est dans son petit studio ».

Dans chaque lieu de détention, l'artiste a installé un studio avec un fond blanc. Dans une pièce de 8-9 m2 il n’y avait pas d’autre choix que d’être proche de la détenue. « C’était compliquée, je ne savais pas très bien comment me conduire, et puis certaines me racontaient des choses terribles, c’est quand même quelque chose quand on vous raconte qu’on a découpé son bonhomme en 9 morceaux et puis bah que ça fera de l’engrais dans le jardin, on est quand même un peu noué, ce n’est pas des choses qu’on entend tous les jours, et puis très vite on se dit qu’on est pas là pour juger... ».

Vaiata, novembre 2014, Rennes

Ces femmes ont-elles été choisies ? « Ce sont elles qui m'ont choisis » précise la photographe. Chaque femme a eu un exemplaire, certaines venaient avec leurs propres vêtements, d'autres ont décidé de piocher dans la garde robe de Bettina.

Plus qu'une simple séance photo, un réel lien s'est créé le temps de ces rencontre qui duraient près d'une heure pour chaque détenue « Souvent j’avais la photo assez vite, mais je sentais qu’elles avaient besoin de passer ce temps avec moi (...) et elles m’ont toutes racontées ce qu’elles avaient fait, ce qui est une chose incroyable car même leur codétenue ne sait pas en général pourquoi elles sont là, mais comme elles savaient qu’elles ne me reverraient pas, et que derrière un appareil photo il y a "personne", elles m’ont tout raconté ». 

Au fond s'il est évident que la photographe s'est intéressée à ces femmes pour le propos en lui même, à « ces femmes qui ont soufferts, qui ont été maltraités, violées pour la plupart », l'artiste révèle une autre raison à ce projet : « Au fond la raison, c’est que je suis quelqu’un d’extrêmement libre, je ne veux pas que l’on m’enferme, je n’ai jamais été enfermée, ne serait-ce que 5 minutes, et donc quand on a peur et qu’on est un artiste, on prend son appareil photo et on essaye de conjurer ses peurs ».

 

Exposition « Détenues » de Bettina Rheims
Château de Vincennes
Du 9 février au 30 avril 2018
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