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Pourquoi les événements littéraires connaissent un tel succès à Paris ?

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Lucie Guerra

Prenez le temps d’observer, la prochaine fois que vous serez dans le métro ou dans un parc, ces Parisiens, livre à la main, qui s’octroient une parenthèse littéraire sur le chemin du travail ou le temps d’une pause bien méritée. L’image séduit autant qu’elle rassure. Car autour d'eux, ils sont une grande majorité le dos courbé, le cou plié en angle droit, le visage rivé sur un écran lumineux, à faire défiler sans fin un contenu éphémère, aussi vite oublié que “swipé” vers le haut. 

Le Baromètre 2025 du Centre national du livre (CNL) est formel : une année encore, les chiffres de la lecture en France sont en baisse. Si, sur 1 001 personnes de plus de 15 ans interrogées, 56 % se disent lecteurs réguliers, cela représente une baisse de cinq points par rapport à 2023. Les lecteurs quotidiens sont, eux aussi, de moins en moins nombreux : 45 % affirment lire tous les jours, soit une baisse de quatre points, pour un temps moyen de 31 minutes par jour, contre 3 h 31 de temps d’écran. Plus alarmant encore : l’année dernière, il y a eu davantage de fermetures de librairies (85) que d’ouvertures (83) dans la capitale — une première. Si le manque de temps apparaît comme la raison principale de l’abandon de la lecture chez de nombreux Français, beaucoup évoquent la participation à un club de lecture (25 %), à des manifestations littéraires (24 %), à des discussions sur les réseaux sociaux (23 %), ou encore la rencontre avec des auteurs (44 %) comme autant d'arguments susceptibles de les faire lire davantage. Face au déclin du marché du livre, les événements littéraires et, plus largement, les expériences collectives autour de la lecture pourraient-ils être la clé d’une France à nouveau avide de littérature ? 


L'engouement des événements littéraires pour leur dimension sociale

Le paradoxe n’a jamais été aussi frappant : les chiffres sur la lecture reculent alors que les événements littéraires n’ont jamais été aussi nombreux. Pour Stefania Tsakiraki, responsable de The Offline Club Paris, c’est incontestablement la dimension sociale qui attire les lecteurs. Le club organise régulièrement des « reading parties » dans des parcs ou des endroits insolites de la capitale. Pendant une heure, chacun lit son ouvrage en silence avant d'en discuter avec les autres durant l’heure suivante. « Parmi les gens qui viennent souvent, certains me disent qu’ils n’arrivent plus à lire chez eux, il y a trop de distractions. Ici, quand ils referment leur livre, ils ont quelqu’un avec qui échanger et partager cette passion », explique-t-elle. 


©The Offline Club

Cette idée de partage, c’est précisément ce qui a motivé Louise, 23 ans, à créer un book club à petite échelle avec des membres de son entourage. Ils sont amis, simples connaissances voire parfaits inconnus… En plus de permettre d’engager une discussion et d’élargir sa culture, la jeune femme estime que parler de lecture est une façon de « créer un lien plus fort, plus intime » avec les gens que l’on rencontre. « Une lecture, c’est très personnel, on peut rentrer dans la tête de quelqu’un. C’est un bon moyen de creuser davantage, de découvrir le livre mais aussi la personne. Et puis ça enlève une pression sociale parce que, quoi qu’il arrive, on en revient toujours au livre », affirme-t-elle. 

Ainsi, tous les mois, ils définissent un thème large. Chaque participant apporte un livre et explique ce qui lui a plu — ou non — et la manière dont l’ouvrage s’y rattache. « C’est une bonne façon de renouer avec le débat, de créer de la nuance et de développer un esprit critique », indique-t-elle. Résultat : après quelques sessions seulement, la jeune femme s’est approprié une tout autre façon de lire. « Ma lecture est beaucoup moins passive, mais plutôt tournée vers d’autres regards. Le fait d’en parler ensuite permet de se replonger dans le livre, il y a un vrai lien avec l’objet, ce n’est pas juste de la consommation. Ils créent des pistes de réflexion que je poursuis dans ma vie de tous les jours. »


Des réseaux sociaux à la littérature

Sur Instagram et TikTok, les « Booksta » ou « BookTok » — comptes dédiés aux livres — foisonnent. Recommandations, critiques… « C’est puissant en termes de découvertes. C’est bien que ça devienne une communauté, même si c’est quelque chose de très personnel, ça ouvre la porte à mille et une discussions. Il vaut mieux que ce soit la lecture qui se propage plutôt qu’autre chose », affirme Louise. La jeune femme tient néanmoins à nuancer son propos : « Par contre, quand des marques ou des gens avec d'autres intérêts s’en emparent, là, ça devient un problème. »

Les écrans peuvent-ils être un vecteur vers le papier ? C’est ce que laissent entendre les dernières données du CNL. 78 % des 15-19 ans et 80 % des 20-24 ans estiment que les réseaux sociaux représentent une incitation à lire — bien que le temps de lecture chez les moins de 25 ans soit de 28 minutes par jour, contre 5 h 02 de temps d’écran moyen. C’est justement grâce aux réseaux sociaux que The Offline Club parvient à créer de véritables communautés aux quatre coins du monde depuis sa création en 2024. « L’intérêt est de rappeler aux internautes que la vie au-delà des écrans est intéressante et vaut le coup. S’il y a 80 participants à un événement, derrière, il y a 500 000 personnes qui peuvent être inspirées et qui, peut-être, ouvriront un livre la prochaine fois qu’elles prendront le métro, plutôt que de sortir leur téléphone », rappelle Stefania Tsakiraki. Le prochain rendez-vous est justement donné le 14 juin 2026 à la Cathédrale américaine de Paris, pour un moment de lecture et de créativité sur fond de piano joué en live, le tout sans téléphone. La preuve que la connexion aux belles histoires ne tient peut-être qu'à un instant de déconnexion des écrans.