Pression sociale, culturelle et insécurité : c’est quoi, être une femme à Paris ?

© Une affaire de femmes de Claude Chabrol

Se faire siffler, insulter, voler, coller, agresser verbalement et physiquement, voici un florilège des dangers qui guettent les femmes et les personnes LGBTQ+ à Paris. Sans rentrer dans la victimisation ou le sensationnalisme, c’est un fait : 58% des femmes disent ressentir l’insécurité à Paris, 40 % des agressions ont lieu dans les transports (contre 20 % pour les hommes)*. On a donc demandé à plusieurs femmes vivant à Paris qu’est-ce que ça représentait pour elles. 

Disposer ses clés dans sa main pour former un “poing américain”, faire semblant d’être au téléphone, porter ses écouteurs même lorsqu’on n’écoute rien, éviter certaines stations ou sorties de métro, réfléchir à sa tenue le matin en fonction des lieux fréquentés, marcher d’un pas décidé en ignorant délibérément ce qu’il se passe autour : au fil du temps et des trajets, un ensemble de comportements qui amènent les femmes qui vivent Paris à développer et intégrer des stratagèmes parfois depuis si longtemps qu’elles en oublient la gravité.

Objectification du corps de la femme 

Barbara Fredrickson et Tomi-Ann Roberts, deux professeures de psychologie de l’université du Colorado développent la théorie de l’objectification du corps de la femme en 1997. Celle-ci renvoie au fait de séparer les parties du corps ou les fonctions sexuelles de la femme au reste de la personne. En conséquence, les filles et les femmes sont généralement acculturées à intérioriser la perspective d'un observateur comme une vue primaire de leur moi physique. Cette dépossession et cette surveillance permanente du corps féminin augmentent notamment les sentiments de honte et d'anxiété des femmes.

Jusqu’à parfois les intérioriser comme Carine, 25 ans qui explique "vivre comme femme à paris a un impact sur mon rapport à moi-même, aux hommes, ma sexualité, mes vêtements. Dans certains quartiers ou avec certaines personnes (culture différente ou élitisme macho) je me sens “objectisée” face à une culture différente quand au respect de la femme. Donc là, je prends plus conscience de ma différence avec un homme. Je suis alors vue comme femme avant d’autres attributs. Les comportements dégradants des hommes dans la rue (notamment dans le 18e ou j’ai habité) sont pour autant fréquents mais je les ai tellement intériorisés que je n’y prête plus attention. Quand j'étais plus jeune, je répondais et cherchais à remettre à leur place mais maintenant je crois que j'ai un peu laissé tomber."  Du "on ne peut plus rien dire" au "on ne peut plus rien mettre" il n’y a qu’un pas, franchi par plusieurs femmes qui font attention à leur manière de s’habiller, au sein-même de leur milieu.

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Pas par souci de sécurité cette fois mais plutôt de pression sociale. Clara, 28 ans estime qu’ "être une femme à Paris aujourd’hui c’est me dire que je peux m’habiller librement tant que ce n’est pas trop court ou que mon maquillage n’attire pas l’attention. Pas si libre que ça donc. On peut être très libre dans son style en tant que femme à paris mais tant qu’on ne fait pas mauvais genre. Je doute que les hommes se posent les mêmes questions. Être femme à Paris c’est dans ce sens être constamment soumise à la pression du regard des autres. Dans le métro, dans la rue, au supermarché, au resto, en club, les gens se regardent et se jugent. Même si je m’efforce à ne pas y prêter trop d’attention, la pression sociale n’est jamais loin. Celle-ci se ressent surtout avec les gens du même âge, des mêmes classes sociales et des intérêts, comme s’il y avait une compétition de qui est le plus cool." Mais l’appréhension du harcèlement de rue n’est jamais loin.

Elle poursuit : "c’est aussi encore trop subir les regards voire les mots déplacés de vieux mecs dans le rue ou le métro, ceux qui usent trop de la liberté d’importuner. Mine de rien ca rentre dans ma carte mentale quand je sors. Je réfléchis toujours au lieu où je vais, comment j’y vais pour anticiper les potentiels risques que je pourrais croiser. Maintenant que je me déplace presque qu’à vélo, je me dis "ça va à vélo tu vas plus vite qu’à pieds, même dans des coins un peu mal fréquentés on pourra pas t’emmerder". C’est pas normal de devoir penser ça. Encore une fois les hommes ne se posent jamais ce genre de questions!" Même constat chez Carine : "De même dans d’autres milieux très élitistes que j’ai pu fréquenter on se prend à trouver les remarques “normales”. Je pense que ça a eu un impact sur ma sexualité car j’ai du montrer et prouver que j’avais pas que mon corps pour moi." Après l’hégémonie de la publicité, de formatage de l’idéal féminin, après l’absence de sanction concernant le harcèlement et l’impunité des discours sexistes, Paris peut-elle se débarrasser de ses vieilles reliques patriarcales ? 

Le harcèlement, une spécificité parisienne ?

Si le harcèlement n’a pas de profil type, il est ressenti particulièrement dans la capitale parisienne où les femmes adoptent pour beaucoup une attitude fermée, sur la défensive pour se protéger. Le 12 janvier dernier, une étudiante londonienne de vingt ans vivant à Paris dans le cadre de son Erasmus expliquait sur Reddit se sentir particulièrement "en insécurité". Elle y débite le nombre d’agressions dont elle a été victime : "je me suis fait peloter dans le RER, harcelée agressivement, suivie et récemment, on m’a volé mon téléphone." Et plusieurs expatrié.es de lui donner des conseils pour éviter d'être en proie à l'anxiété une fois dans les rues et dans les transports. 

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Flore, 21 ans, a vécu dans trois villes très différentes : Paris, Sydney et Casablanca. A Paris, elle raconte : "Par exemple quand je prends les transports, je marche vite, ce qui est plutôt un fait parisien, mais je suis aussi toujours en alerte, je regarde droit devant moi, je suis hyper coupée des autres gens tout en leur transmettant je pense par mes gestes et mes regards de la méfiance - ce qui est à la fois un fait parisien et lié au fait d’être une femme. Quand je marche dans la rue je déteste quand il y a des gens trop près de moi, devant ou derrière, j’ai tendance à accélérer autant que possible pour m’éloigner de quelqu’un derrière moi. Je pense que c’est probablement lié au fait d’être une femme. Par habitude je suis toujours sur la défensive mais tout en étant encore dans ma bulle par exemple, dans la rue j’ai un a priori négatif dès que quelqu’un m’adresse la parole, le plus souvent je réponds pas même si c’est pas une agression. Donc on va dire que le fait d’être une femme à Paris, d’un côté, ça me rend très méfiante et très coupée des gens (mais c’est potentiellement autant lié à la ville). D’un autre côté et en réaction à ça je pense, j’essaye d’être le plus distante et impressionnante possible. C’est à dire que je me tiens toujours bien, je fais attention à comment je suis habillée, à l’image que les gens ont de moi, mais j’ai quasi toujours un regard hyper froid voire méchant, et je regarde souvent les gens dans les yeux. Ça fait un peu mécanisme de défense animal. Par opposition, à Casablanca j’étais beaucoup plus perméable à la ville et aux gens car mon sentiment de sécurité reposait sur les autres alors qu’à paris il repose sur moi même." 

Pour Clara, qui voyage régulièrement dans le cadre de son travail, même constat : "Pour prendre un exemple de comparaison d’un pays à l’autre, à Paris dès qu’un mec m’approche en boîte ou même dans un cadre moins festif, j’active directement une sorte de carapace car je sais que c’est seulement pour me draguer. Je deviens sèche et désagréable pour qu’on me laisse tranquille alors que c’est complètement opposé à mon tempérament. Si à Berlin ou Bruxelles un mec m’aborde c’est toujours subtil et pas forcément intéressé. C’est super agréable de pouvoir rencontrer du monde sans rapport de prédation, ce qui malheureusement se passe rarement à Paris."

Comment alors (re)gagner la liberté féminine dans l’espace public ?

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L’association Stop Harcèlement de rue, comme son nom l’indique, lutte pour un espace mixte et bienveillant pour tous, hommes, femmes, gays, lesbiennes, transsexuel.les, handicapé.es,… Que ce soit dans la rue, les bars ou les transports publics, les actes de harcèlement sont légion. S.H.D.R. adresse plusieurs conseils à l’intention des témoins qui se demandent comment réagir ou riposter : ainsi, faire diversion, en demandant son chemin par exemple, riposter, s’interposer et soutenir la victime. Quand la victime, c’est nous, l’association recommande de répliquer clairement “je ne vous ai rien demandé, vous n’avez pas le droit”, de mobiliser les gens autour de soi voire d’appeler à l’aide (le 17 ou le 112) si la situation ne permet pas de se défendre par soi-même.  Lorsqu’une personne vous fait part de son expérience en tant que victime de harcèlement, S.H.D.R. recommande d’éviter les questions du type "pourquoi t’es-tu laissé-e faire ? Pourquoi n’as-tu pas porté plainte ?" et de ne pas décrédibiliser le témoignage de la personne. 

Si le changement passera par nous tous et toutes, par l'éducation, la bienveillance et la formation, il est urgent que la rue (c'est-à-dire chaque individu, homme ou femme) et la culture s'emparent du problème à bras le corps : une chose est sûre, on a cherché, on n'a rien trouvé pour éconduire les tocards élégamment dans le manuel de La Parisienne d'Ines de la Fressange. 

*selon une étude de l’Institut d’aménagement et d’urbanisme (IAU) d’Ile-de-France en 2017 

  

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