On a rencontré les Jules et Jim des temps modernes

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Tous les mois à Paris se tiennent les cafés poly, des discussions autour du polyamour, de la possibilité d’avoir des relations non-exclusives consensuelles. Et mardi dernier, dernier du mois, on y était. On vous raconte.

Une petite foule se presse devant l'arrière-salle du Café de Paris. Les "polys" attendent l'ouverture des portes. Certains se connaissent, d'autres s'installent plus discrètement. « Ici, ce n'est pas un club de rencontres, ne soyez pas lourds et surtout soyez bienveillants », nous prévient-on d’emblée. Le ton est donné. Le café poly n’est pas un spot de drague pour sniper un coup d’un soir. C’est un lieu de débats et d’échanges autour du polyamour.


Polyamour, késako ?

Ce mot qui mixe le grec et le latin signifie "amours multiples". En 1929, Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir entamaient en précurseurs un « pacte de polyfidélité ». Dans la salle du Café de Paris, dans le 11e, Jeanne précise avant tout ce qu’est le polyamour : « ce sont des relations non-exclusives, sexuelles ou non, mais transparentes ». Comprenez ici que la tromperie n’existe pas chez les polyamoureux. L’idée est de tout se dire et de ne pas s’empêcher de « laisser fleurir une relation ». Donc pour ceux qui cherchaient un moyen de se déculpabiliser après avoir salement sauté sur le facteur, no excuse.


Début de soirée

Après une petite présentation pour les nouveaux, la salle du Café de Paris se remplit d’habitués et de quelques curieux. Dans une chaleur étouffante, plus de 90 personnes de tous âges se liquéfient sur les banquettes, prêts à débattre. Certains se scrutent un peu, d’autres commandent des pintes : il y a de l’émulation dans l’air ! Une boite à questions circule dans la salle pour les demandes anonymes et chacun prend le micro en précisant son pronom : masculin, féminin, neutre, ou ce qu’on veut. « Parce que le genre d'une personne ne se lit pas sur son visage et ne la détermine pas », précise Jeanne.


Soirée à thème et récits de vie

Les cafés poly se déroulent à Paris tous les 4e mardis du mois avec un thème différent à chaque fois. Et ce soir-là, on aborde la question de la place privilégiée qu’on accorde à une relation lorsqu’on vit des projets impliquants avec d’autres. En gros, comment faire sentir à un amoureux qu’il est unique même si on a emménagé, eu un enfant ou organisé des vacances avec un autre amoureux.

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La parole se délie et le micro circule à vive allure. Estelle et Denis sont en couple depuis 17 ans, ont deux enfants et sont passés par là : « On est des compagnons de vie, le mot de couple ne nous correspond pas. Par contre, il faut savoir communiquer, ce n’est pas toujours facile ». Estelle est partie en vacances avec son amoureux du moment et assume vivre des choses différentes avec lui, sans pour autant ôter quoi que ce soit à la place de Denis dans son cœur. « L’important, c’est de le dire. » Et c’est cela qui revient dans les échanges : la parole libérée. Mais notre modèle social ancestral étant la monogamie, comment se sentir libre d’en parler ?


Abaisser la "norme sociale"

Pour Sébastien, il faut « arrêter avec les normes sociales qui nous imposent de hiérarchiser nos sentiments. Je ne fais pas forcément de différences entre amis ou amoureux ». Dans la salle, on applaudit en levant les bras (pour éviter le bruit) et on acquiesce d’un large sourire. « Il y a des amis avec qui je couche et des amoureuses avec qui je ne couche pas, et ça ne leur donne pas plus ou moins d'importance, c'est ça l'anarchie relationnelle », poursuit-il. Au café poly, personne n’a de réponse fixe, de solution à tout : on vient débattre d’une idée, de l’amour sans limite sociale. Certains parlent aussi de déceptions amoureuses ou d’amitiés sur le fil : mais personne ne juge.


« J’ai deux amis qui sont aussi mes amoureux »

On ne peut parfois s’empêcher de penser au triangle amoureux de Xavier Dolan dans Les Amours Imaginaires (notre Jules et Jim 2.O) à l’écoute de certains récits dans lesquels l’un des amoureux semble être resté sur le carreau. Tous semblent s’accorder sur la volonté de sortir d’une « priorité sentimentale ».

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Dans L’Insoutenable légèreté de l’être de Kundera par exemple, le protagoniste Thomas se sent libre de ressentir de réelles émotions fortes avec d’autres femmes, mais ne vit qu’avec Theresa la notion de « sommeil partagé ». Il y a beaucoup de cas de figure tout au long de la soirée. « Quand j'ai emmenagé avec deux de mes amoureux alors que j'avais six relations, la jalousie est entrée en jeu. Les rapports ont changé », exprime Fiona. L’ambiance est conviviale et décontractée et l’on se prend à des réflexions philosophiques autour de la notion même d’amour. 

Mais le mot de la fin nous sort de nos rêveries, et c’est l’une des organisatrices qui nous le souffle. « J’aime bien le terme de partenaire car on ne sait jamais si on va baiser, fonder une entreprise ou braquer une banque. »

Les cafés poly ont lieu les 4e mardis du mois au Café de Paris dans le 11e et un peu partout en France. Toutes les infos sur le site Polyamour.info ou sur la page Facebook.

Les prénoms ont été modifiés dans un souci d’anonymat.