Jusqu’à quel âge est-on vraiment « jeune » ?

© Call me by your name - Allociné

« Ah de nos jours les jeunes, c’est plus ce que c’était. » On a tous déjà entendu cette fameuse phrase, hijackée par les jeunes générations pour se moquer de leurs aïeux aux mentalités étriquées comme le siège d'un vol en seconde classe. Adjectif ou substantif, le mot "jeune" est employé à toutes les sauces langagières, avec son supplément de connotations négatives ou positives.

Synonyme indigeste de sauvagerie et d’indiscipline (« Emmanuel Macron recadre sèchement un jeune qui l’appelle Manu »), ou de vitalité, créativité, insouciance, adaptabilité et fougue (« il est encore jeune dans sa tête »), le "jeune" apparaît sur toutes les bouches et jaillit de toutes les plumes. Mais que recouvre réellement cette appellation, jusqu’à quand est-on considéré comme jeune ? Pour le savoir, nous avons interrogé Michel Fize, sociologue retraité du CNRS, qui s’est intéressé à la jeunesse, l’adolescence et la famille et a mené de multiples enquêtes de terrain.


Qui sont les jeunes ? 
 

La catégorie des "djeuns", comme disent ceux qui ne devraient pas essayer de l’être, ne va pas de soi. C’est une construction sociale, à laquelle on a associé une tranche d’âge. Selon Michel Fize, on peut la circonscrire au périmètre des 15-27/28 ans en France, qui correspond à la définition des institutions européennes.

Contrairement à l’idée répandue, cette catégorie des "jeunes" n’est pas récente : « je crois qu’il faut tordre le coup à l’idée que la jeunesse est une nouvelle catégorie sociale, c’est une erreur. Il existait déjà sous l’Ancien Régime une catégorie qui s'appelait "la jeunesse", avec la présence d'abbayes, de confréries de jeunes. ».

Cependant l’âge n’est pas le seul critère, nous explique le sociologue : « la jeunesse n’était pas présente dans tous les milieux sociaux, il faut que certaines conditions soient réunies, il faut le temps de rester jeunes, ce qui n’est pas donné à tous les enfants, comme ceux des milieux populaires urbains. Au Moyen Âge, où des enfants commencent à travailler à 7/8 ans, la jeunesse est un privilège, celui de ne pas être versé dans le monde du travail. Les jeunes de l’aristocratie pouvaient rester jeunes très longtemps. Pour ne plus l’être, il devaient remplacer le père, c’est-à-dire attendre qu’il disparaisse et hériter des biens familiaux. Ils devaient parfois compter une trentaine d’années et ils étaient très mécontents. ». La durée de la jeunesse dépend donc de la filiation et de l’autonomie que permet l’entrée dans le monde du travail. Un individu indépendant, subvenant à ses propres besoins, cesse d’être jeune.

Cette délimitation et définition sociologique de la catégorie "jeune" n’est pas réellement intégrée dans les mentalités françaises, déplore Michel Fize : « on donne une définition interminable de l’adolescence, alors que c’est un moment très court. Quand on est au lycée, on n’est plus adolescent, on est jeune. Les grands ados ont 13/14 ans, et on entre dans l’adolescence à 8/9 ans. »


Une adolescence anticipée

D’après lui, on devient adolescent de plus en plus tôt : « le système commercial pousse les enfants à reproduire et à s’imprégner de l’esprit adolescent, à gagner plus vite en autonomie. Cela se traduit par une désertion des clubs sportifs. Ces enfants continuent à faire du basket mais pas en club, dans la rue. ». En sociologie, certains parlent de "présomption d’adolescence" pour évoquer ce passage de la catégorie d'enfant à celle d’ado, terme peu clair et paradoxal pour Michel Fize, au même titre qu' "adulescent" (désignant les adultes ayant encore des pratiques adolescentes).

Cette évolution des catégories qu'il attribue à Internet, à la télévision, aux magazines, aux sports de rue etc., est selon lui préoccupante : « elle entraîne une perte de contrôle des adolescents ». En discutant avec les parents, il s’est rendu compte qu’ils admettent l’idée d’un changement chez leurs fils/filles, mais continuent à les considérer comme des enfants.


Une jeunesse rallongée

Le constat que tire Michel Fize est le même pour la catégorie vieillissante des "jeunes" : « ce n’est pas socialement normal ». Il explique que les jeunes ont un droit à subvenir à leurs propres besoins, qui leur est accordé dans certains pays où les pouvoirs politiques attribuent des aides aux jeunes ou aux étudiants pour qu’ils obtiennent leur autonomie.

Il remarque qu'en France, beaucoup de jeunes résident encore chez leurs parents et sont toujours à charge, alors même qu'ils exercent un emploi. Ils sont en "semi liberté", "semi dépendance", mais restent jeunes (selon la définition sociologique) tant qu’ils n’ont pas une totale indépendance, leur permettant par exemple de construire une famille. 

Le sociologue note au passage que les catégories de la sociologie sont figées dans le temps et auraient mérite à être adaptées puisque la mise au monde d’enfants n'est plus significative comme autrefois de la sortie de la jeunesse. On fait des enfants de plus en plus tard et ce n’est plus perçu comme une étape de vie obligatoire. Des différences sont observables selon les milieux et les sexes. Les filles ont tendance à prendre leur envol plus tôt et donc à cesser d’être jeunes plus vite, sûrement, suppose Michel Fize, car elles sont plus surveillées que les garçons et ressentent un besoin de liberté plus grand.

Les jeunes qui restent chez leurs parents plus longtemps ne sont toutefois pas à confondre avec les "Tanguy", qui souhaitent demeurer au domicile familial contre la volonté de leurs parents déconfits, et n’y sont pas contraints.


Des catégories floues à préciser

Si on entend couramment parler de "jeunes adultes", de "jeunes conducteurs", de "jeunes gens", de "crise d'adolescence" en attribuant un sens très large et vague aux noms "jeune" et "ado", ce n'est pas sans poser problème selon Michel Fize. « Si on ne définit pas précisément une catégorie, on ne peut pas lui accorder ce à quoi elle a droit : un emploi jeune, ou faire de la discrimination positive en sa faveur etc. » La mise au clair de ces catégories, dont on use à tort et à travers notamment en psychologie (où on fait l’amalgame entre puberté et adolescence et où l’on parle de "crise d’adolescence" quel que soit l’âge) représente donc un véritable enjeu politique et économique selon lui.   

S’il ne voit pas d’inconvénient à employer le terme "génération jeune" pour désigner des individus ayant, outre la même situation professionnelle, des pratiques communes (musique, vêtements, langage), Michel Fize ne pense pas que les mots "millennials", "génération X ou Y" soient à même de dépeindre la réalité. « Ils sont très réducteurs et enferment les jeunes dans des stéréotypes », explique-t-il.

Vous savez désormais ce qui fait de vous quelqu’un de jeune comme un Beaujolais nouveau (ou vieux comme un vin de Bourgogne). Nous remercions Michel Fize pour ses explications limpides et vous invitons à lire son ouvrage de référence Jeunesses à l'abandon, la construction universelle d'une exclusion sociale pour vous abreuver davantage de son savoir.