Pourquoi va-t-on tous devenir lents ?

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Nous ne cessons de gagner du temps, et pourtant nous n’avons jamais autant vécu dans l’urgence. Nous serions victimes de « cette famine temporelle », selon le philosophe Hartmut Rosa, cette impression que le temps se rétrécit alors qu’il ne cesse de s'étirer. Aujourd’hui représenté par le mouvement "slow", qui privilégie la qualité à la rapidité, l’éloge de la lenteur ne date pourtant pas d’hier. Vivre lentement serait-il la clé de l'épanouissement ?


Une philosophie qui ne date pas d’hier

L’éloge de la lenteur remonte. Jean de La Fontaine en vantait déjà les mérites au XVIIe siècle avec sa fable Le Lièvre et la tortue et sa fameuse morale "Rien ne sert de courir. Il faut partir à point". Un appel à ralentir qui resurgit notamment lors de la révolution industrielle au XIXe siècle et que les hippies soutiennent avec leur rejet du culte de la vitesse et de la consommation.

Mais c’est à la fin des années 1980 que le mouvement "slow" naît en Italie comme symbole d’une contre-culture. Pour protester contre le projet d’installation d’un fast-food à Rome, des gourmets forment un groupe pour réhabiliter les plaisirs de la table et encourager l’agriculture écologique, par opposition à l’alimentation industrielle jugée mauvaise. 

Avec La Lenteur en 1995, l'écrivain Milan Kundera s'intéresse à ce qui auparavant était un plaisir tandis que Pierre Sansot la défend dans son essai Du bon usage de la lenteur publié en 2000. « La lenteur n'est pas la marque d'un esprit dépourvu d'agilité ou d'un tempérament flegmatique. Elle peut signifier que chacune de nos actions importe, que nous ne devons pas l'entreprendre à la hâte avec le souci de nous en débarrasser », écrit-il. 

Devenu un outil de marketing, le mouvement slow se décline aujourd'hui à toutes les sauces, slow food, slow sex, slow life, slow management…. Pourquoi est-on donc si obsédé par le temps ? 


Une vie dictée par l'urgence
 

Pourquoi vit-on si vite ? Cette urgence tiendrait à notre rapport au temps dans la société occidentale. C'est en tout cas l'avis de Carl Honoré, journaliste canadien, pionnier du mouvement slow, et auteur d’un best-seller mondial : L’éloge de la lenteur« Dans d’autres cultures le temps est cyclique, il se renouvèle sans cesse, tandis qu’en Occident le temps est linéaire, il s’écoule, soit on l’utilise soit on le perd, "Le temps c’est de l’argent" comme disait Benjamin Franklin, » explique-t-il dans une conférence TED. « Cela crée donc une équation : le temps est précieux, donc on essaye de rentabiliser en en faisant toujours plus, transformant chaque journée en une course pour atteindre l'arrivée que l'on ne parvient par essence jamais à atteindre ».  

Le philosophe Frédéric Worms, professeur à l’ENS, parle lui d’une « lenteur insupportable ». « La lenteur insupportable, c’est la lenteur consciente », a-t-il expliqué dans un débat sur l'éloge de la lenteur organisé en 2015 à la Cité des Sciences et de l'Industrie. « Tout rapport conscient au temps est une souffrance ». 

Selon lui, le problème tiendrait surtout à la manière dont l’urgence nous envahit. « L’urgence vitale nous oblige à être rapide. Quand on voit quelqu’un se noyer on y va, par exemple. Dès qu’un problème surgit, apparaît le temps. Quand on est dans le tic-tac de l’urgence, quand on est dans la lenteur (le bus qu’on attend trop longtemps), les deux peuvent être une souffrance », commente-t-il. 

D'autant que la lenteur est aujourd'hui un tabou dans notre société. Elle est associée à la paresse, une personne "lente" étant celle qui baisse les bras, celle qui se laisse vivre, alors que l'idéal voudrait que l'on soit sans cesse dans l'efficacité. Fuire cette lenteur serait également un moyen de nous protéger, selon d'autres. 

Kundera rappelle dans La lenteur que celle-ci était à l’époque un plaisir, et demande pourquoi ce dernier a disparu ? Il existerait selon l'auteur « un lien secret entre la lenteur et la mémoire, entre la vitesse et l'oubli. [...] Notre époque est obsédée par le désir d'oubli et c'est afin de combler ce désir qu'elle s'adonne au démon de la vitesse», écrit-il. 

Une hypothèse secondée par Carl Honoré, « la vitesse, c’est amusant, c’est sexy, cette adrénaline est difficile à laisser tomber. La vitesse permet de nous délester de ces questions plus profondes, de remplir notre tête de distractions, de préoccupations futiles, pour éviter de se demander si l’on va bien, si nos enfants sont biens élevés, si nos hommes politiques prennent les bonnes décisions... » 


Le slow, un outil marketing qui fonctionne 

Pourtant la lenteur commence à nous gagner, comme l'illustre le mouvement slow qui rencontre de plus en plus d'adeptes ? « Il (le slow, NDLR) fonctionne parce qu’il touche à un tabou – l’Occident se méfie de la lenteur – et rencontre une aspiration unanime, en plusieurs endroits du monde, à ralentir la machine. En réalité, il s’agit moins de faire lentement que de cesser d’exclure ou de détruire par la vitesse. La philosophie du slow oppose le mieux au plus rapide, la qualité à la quantité », explique Carl Honoré. 

Né en 1989, le mouvement Slow Food a aujourd'hui plus de 1 000 000 de sympathisants dans 160 pays, et considère la nourriture comme étant connectée par trois principes - sain, propre et équitable - qui devraient s'appliquer au consommateur, au producteur, et à la planète. 

Le slow nous a aussi doucement conquis dans le domaine de la santé comme le montre cet engouement pour la méditation, la relaxation, l'acupuncture ou même avec le sexe et cette idée de jouir en conscience. Dans l'intro de son livre Slow Sex, faire l’amour en conscience, la sexothérapeute américaine Diana Richardson, écrit : « Nous proposons de ralentir et d’être pleinement présents à chaque instant de la relation sexuelle au lieu de faire l’amour d’une façon si intensément tournée vers l’orgasme que nous passons à côté de la possibilité de ressentir de subtiles nuances tout au long de l’union sexuelle ». Une "nouvelle" façon de faire l'amour qu'on nous propose notamment d'apprendre via différents ateliers de méditation orgasmique

Les gourous de la slow life en sont convaincus, quand on prend le temps, on mange mieux, on fait mieux l’amour, on fait mieux du sport, on travaille mieux, bref notre vie serait de manière générale "meilleure". Plus concrètement, ralentir permettrait de retrouver « une certaine paix intérieure », explique Carl Honoré. « Cela nous donnerait plus de temps et d’espace pour réfléchir en profondeur et se poser des questions plus importantes : qui suis-je ? quel est mon rôle dans le monde ? » Nous cesserions ainsi d’être dans un mode automatisé, nous prendrions plus de plaisir et notre vie aurait un peu plus de sens.


Es-tu prêt à ralentir ?
 

Des considérations logiques finalement, mais est-il possible de mettre tout cela en œuvre pour autant ? « La plupart d'entre nous essayons d'en faire trop », suggère Carl Honoré. « La première étape serait donc d'en faire moins - d'établir des priorités pour les choses importantes et reléguer tout le reste au second plan. Quand on en fait moins, on n'a pas autant la pression d'aller vite. » L'idée n'est pas de devenir le plus grand des fainéants pour autant ! Il s'agirait plutôt de faire les choses "à la bonne allure", c'est-à-dire faire "aussi bien" que possible, et non pas "aussi vite" que possible. 

Cela commencerait par déconnecter, par faire de la méditation, par marcher, par faire du jardinage ou de la cuisine... des choses simples qui ne tiendraient qu'à notre bonne volonté ? Pas si sûr, mais l'été apparaît comme le moment idéal pour essayer. Prêt à relever le défi ?