Où en est-on des diktats esthétiques en 2017 ?

© Cécile Jaillard

Aussi loin qu'on s'en souvienne (du moins depuis que la représentation des femmes existe), les canons de beauté ont toujours imposé leurs diktats. Le bodyshaming en a découlé. La pratique consiste à humilier quelqu’un - la plupart du temps une femme - en se basant sur son physique. Avec l’apparition des réseaux sociaux, il a vu son avènement. Verra-t-il aussi son abdication ?


Fatshaming : la réponse des figures publiques  

Déclinaison du bodyshaming, la pratique du fatshaming reprend les mêmes principes-clefs : on humilie quelqu’un via son physique, toujours, mais en se focalisant sur le poids.

« Rihanna va-t-elle rendre à la mode le fait d’être grosse ? » C’est la très profonde problématique que posait notamment un chroniqueur américain, Chris on ne sait plus comment. Il lançait une bombe. Quelques jours plus tard, Rihanna rétorquait ironiquement sur Instagram en faisant elle-même référence à un rappeur adepte du yoyo. Un message d'humour, un message de positivisme, un message de « je m'en fous ».

  
On connaît les tempêtes que peuvent provoquer Internet : après les paroles du chroniqueur, les réseaux sociaux ont grondé. Parfois pour défendre la chanteuse, parfois pour s'insurger plus globalement contre la pratique du fatshaming.

Rihanna, cas persécuté isolé ? Sûrement pas. Un flot d’artistes, de chanteuses et d'actrices, dénoncent les attaques esthétiques dont elles sont routinièrement les cibles privilégiées. L’actrice Tyra Banks, en 2007, évoquait déjà l’impact que pouvait avoir le bodyshaming. Elle soulignait le fait qu’il faille être une « femme forte » pour ne pas succomber à ce genre d’attaques. « Si j’avais une mauvaise estime de moi, je serais déjà en train de mourir de faim, en ce moment », disait-elle.

Comme des milliers d'adolescentes qui n'ont, justement, pas d'estime d'elles-mêmes ? Selon le site Carenity, l’anorexie mentale est en constante augmentation depuis quelques années. Elle toucherait environ 230 000 femmes en France, et résulterait dans un décès dans 10% de ces cas. En cause : la société et les médias qui prônent une minceur extrême. Encore une petite boutade sur le surpoids, Chris ?


... et celle des réseaux sociaux

« Continue de manger comme ça et tu vas devenir une dinde », avait dit son père à la fondatrice de vêtements de sports Sally Bergesen lorsqu'elle avait 12 ans. Des années plus tard, elle rapportait son propos sur Twitter suivi du hashtag #Theysaid. Son but : dénoncer la "grossophobie ordinaire". En quelques heures, les témoignages se sont multipliés. Un mois après, le hashtag continue d'être usité, en France y compris, créant ainsi un contrepoint à des milliers d'attaques jusqu'ici sans réponse. 

Loin d'en avoir fini avec son combat, Sally a peu de temps après décidé de créer un nouveau hashtag. Un hashtag de riposte, un hashtag de réplique. Tout aussi éloquant, il permet aux victimes de se défendre, toujours. De manière ironique, directe ou virulente, elle prouve que les problèmes de confiance ne concernent que ceux qui les créent


Des séries représentatives, enfin ! 

En 2012, il y eut Girls. La série culte et féministe mettait en scène des héroïnes aux physiques réalistes : avec des rondeurs, sans maquillage et portant des vêtements abordables. C'était un bouleversement presque historique, une déconstruction des représentations esthétiques que l'on était jusqu'à alors habitués à voir dans les séries représentant des femmes. Hannah, le personnage principal, était une jeune femme pleine de doutes et de complexes - on peut aussi considérer sans trop de risques qu'elle n'avait pas la taille mannequin.


Pourquoi, depuis, d'autres séries déconstruisant les normes esthétiques sont-elles apparues ? Parce que les temps sont au réalisme, à la représentativité. Ces nouvelles séries sont des conséquences des luttes féministes anti-bodyshaming. Elles permettent à un pannel plus large et non idéalisé d'être représenté. Depuis 2015, par exemple, Transparent commence à être diffusé en France. Elle pose ingénieusement la question de l'identité. Les héros, justement, ne sont pas des personnages surfaits. Ils sont pleins de doutes, de remises en question morales et physiques... un peu comme les spectateurs en qui les propos et les représentations physiques font écho.



Et sinon, la petite sœur de Girls, BroadCity, voyait le jour en France courant 2014. Topo : des héroïnes sans le sou y font part de leurs difficultés à s'adapter aux normes. L'avantage ? Elle venait s'ajouter à la liste des œuvres apportant leur pierre à l'édifice anti-conformiste. Il n'y a jamais trop de rébellion positive...



Attention, nous ne sommes pas en train d'avancer que Blair et Serena étaient des mythes. Seulement qu'elles n'étaient pas répresentatives du jeune spectateur lambda...


Self Love Project, la campagne choc 

Mais l'évolution des mœurs passe aussi par le biais d'actions plus directes. Jess Fielder, photographe aux Etats-Unis, l'a bien compris. S'inspirant de la citation d'Erik Maden : « vous ne devez votre beauté à personne », elle entreprenait, il y a près d'un an, une campagne choc. Sans en imaginer les répercussions, elle photographiait des femmes de tout type de morphologie. Dans leurs mains, celles-ci brandissent des pancartes sur lesquelles figurent des réflexions qu'elles ont déjà entendues, du « personne ne t'aimera jamais » au plus soft « tu es trop grande »

Depuis, les images ont été partagées plus de 300 000 fois et ont reçu 140 000 likes. La preuve que la lutte est devenue une affaire collective


Les poils, ce n'est pas sale

Autre ennemi incontesté de la police esthétique du XXI siècle : le poil. Vous aviez 12 ans et vous avez décidé de commencer à vous épiler, déjà. Votre mère (ou une copine plus précoce que vous) vous a appris comment faire. Vous ne vous êtes pas posé de questions : tout le monde le sait, une fille ne doit pas avoir de poils. Et pourquoi pas ? Les normes de beauté sont facultatives - chacune décide ou non d'y céder. Morgan Mikenas, Youtubeuse fitness de son état, a décidé de ne pas le faire. 

When you have to cancel a photoshoot because you have pneumonia, but your bf captures a pretty picture of your leg hair glistening in the sunshineeeðŸÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂŒžâÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂœ¨ðŸÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂŒ¸#bodyhairdontcare #onelove #namaste #goodvibesonly #sunshine #lifeisbeautiful #allnatural #itsthelittlethings #spreadlove #behappy #bebold #bethechange #selfcare #selflove #shinee #freespirit #beyourself #hairywomen

Une publication partagée par Morgan Mikenas (@i_am_morgie) le

Dans le but de révéler son "moi naturel", elle a donc arrêté de « faire des trucs qui changent son apparence » depuis plus d'un an. La meilleure façon, dit-elle, de « se sentir bien avec elle-même ». Cette méthode, cela dit, est aussi facultative que la première. Morgan le précise : son but est avant tout d'enrayer la stigmatisation.

Et elle a réveillé des centaiens de milliers de partisanes du free poil. Outre-Atlantique, les femmes ayant décidé de suivre le mouvement pileux sont, selon une étude réalisée par Mintel, une sur quatre. En 2013, elles déclaraient être 95% à les enlever de leurs aisselles. En 2016, elles ne sont plus que 77%. Et ce n'est pas Madonna qui dira le contraire ...


Moins de make up et plus de level up

Et si c'était plus qu'une tendance ? Et si la méthode initiée par plusieures figures publiques était le début d'une nouvelle ère ? On en fait peut-être un peu trop. Sûrement. En tout cas, elle témoigne d'une volonté de retour à l'authenticité truffée de bonnes intentions. A l'instar d'Alicia Keys qui avait décidé de poser sur la pochette de son single sans fards, une dizaine d'autres figures publiques ont pris part au mouvement. 

Sincère ou manigances de communication, la prise de position esthétique remet en cause tout le discours de ta grand-mère sur la beauté travaillée d'une femme apprêtée. Et ce n'est peut-être pas plus mal. A méditer. 


Mais que fait la presse féminine ?

Et sinon, il y a toujours les magazines féminins, riches de conseils pleins de bienveillance pour aider tout un chacune à s'accomplir. « 10 moyens pour se sentir bien comme on est », dit la page une. Page 8, un article indique quand même « Les recettes miracle pour perdre du poids ». Enfin, page 15, les journalistes précisent quand même, pour les moins motivées, « comment cacher ses rondeurs avec des matières fluides ». Le Youtubeur Tristan Lopin évoque d'ailleurs très bien les diktats des magazines féminins...


Quand un Youtubeur dénonce les diktats... par LesFillesAbuzzent


Mannequins grande taille : révision de la norme ?

Malgré tout, la lumière est peut-être au bout du (long) tunnel. A Paris, les agences de mannequins grande taille pullulent, venant élargir le spectre des critères : Contrebande, Click Model Managment, Forb Models, Agence people international...

Sylvie Fabregon a travaillé plusieurs années pour Elite. Elle parle de l'apologie des modèles ultra-slim. Selon elle, il est relativement récent : « dans les années 80, les femmes n'étaient pas si maigres. Depuis l'ouverture avec les pays de l'Est, il y a des filles très très fines ». Il faut tempérer, néanmoins : les filles ne sont pas nécessairement fines car elles ne se nourrissent pas, elles le sont surtout car elles sont extrêmement jeunes.

Néanmoins, une nouvelle loi santé entrée en vigueur en mai 2016 pourrait recadrer et bouleverser les normes. Elle oblige les mannequins à présenter leur certificat médical à d'hypothétiques agences. Le dernier devra entre autres attester de la santé globale de la personne. De son Indice de Masse Corporel, aussi.  

D'Elite, Sylvie Fabregon a migré vers la direction du booking de l'agence de mannequins grande taille : PLUS. « L'apparition de ce type d'agences est sans doute dû à un désir plus grand de vérité », dit-elle. Une dizaine de postulantes frappent en tout cas tous les jours à la porte de PLUS, contre considérablement moins chez les agences "traditionnelles".


Révolutions, mouvements anti-bodyshaming, campagnes... La preuve, peut-être, qu'un nouveau marché plus libéré est en train de se créer ? Au cas où les poils ou les rondeurs se révèlent infructueux, rassurez-vous : de toutes manières, on est toujours le thon de quelqu'un.