« Dans vingt ans, la plupart des meufs seront lesbiennes ». Quand Virginie Despentes lâche ça en 2019 au magazine Society, on sourit, on hausse un sourcil, puis on passe à autre chose. Une punchline bien envoyée, pas forcément destinée à être prise au pied de la lettre. Et pourtant, quelques années plus tard, elle revient doucement dans le paysage. Une prophétie ?
Des chiffres qui en disent long
Pendant longtemps, être hétéro relevait moins d’un choix que d’un réflexe. Un scénario intégré sans vraiment être questionné : grandir, rencontrer un homme, tomber amoureuse, se mettre en couple. Le déroulé semblait presque naturel. Sauf qu’aujourd’hui, ce cadre commence à se déplacer.
En France, la part des jeunes femmes attirées par les deux sexes est passée de 7 % en 2015 à 37 % en 2023, selon l’INED. Aux États-Unis, 23 % de la Gen Z s’identifie LGBTQ+, contre 3,5 % en 2012 (Gallup). Et une jeune femme sur quatre se dit bisexuelle, d’après l’American Survey Center.

Le désir ne se choisit pas… il vit
Car non, on ne choisit pas son orientation sexuelle. Ce n’est ni une tendance, ni un effet de mode. En revanche, ce qui peut évoluer, c’est la manière dont le désir se manifeste. La psychologue Lisa M. Diamond parle de sexualité fluide pour décrire ces trajectoires qui se redessinent au fil des rencontres et des moments de vie. Rien de contradictoire là-dedans, simplement quelque chose de vivant, qui parfois surprend (y compris la personne concernée).
L'hétéropessimisme
Dans ce contexte, c’est aussi le modèle hétéro lui-même qui se retrouve sur la sellette. Le chercheur américain Asa Seresin a mis un mot sur ce phénomène : l’hétéropessimisme. Une tension très particulière entre l’attirance pour les hommes et une forme de lassitude face à ce que le couple hétéro implique encore aujourd’hui. Charge mentale, déséquilibres persistants, fatigue émotionnelle… le décalage avec le conte de fées se fait sentir. Le prince charmant ? Disons qu’il a un peu perdu de son charme.
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Cette remise en question s’inscrit aussi dans un cadre plus large, celui de l’hétéronormativité. Pendant longtemps, un seul schéma semblait vraiment légitime. Plot twist : il existe plusieurs scénarios dans le film de votre vie.
La honte d'avoir un boyfriend ?
Montrer son couple sur les réseaux ? Not so cool anymore. Si toute l’identité de certaines femmes sur les réseaux était longtemps centrée autour de leur partenaire en train de juste… vivre, de plus en plus préfèrent rester discrètes. Ainsi, elles évitent de trop montrer leur copain jugé trop… embarrassant, et des commentaires de type “mais pourquoi avoir choisi ce loser ???".
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Mieux communiquer, mieux jouir ?
Certaines femmes décrivent, dans les relations avec d’autres femmes, des dynamiques différentes : une communication plus fluide, des rapports perçus comme plus égalitaires... moins de bullshit. Et côté sexualité, les chiffres apportent aussi un éclairage : environ 75 % d’orgasmes dans les relations entre femmes, contre 65 % dans les relations hétérosexuelles, selon une étude publiée dans Archives of Sexual Behavior.

Face à ces évolutions, de nouveaux espaces émergent. Soirées queer, applications inclusives, collectifs… autant de lieux où expérimenter sans forcément devoir se définir immédiatement. L’idée n’est pas toujours de changer d’étiquette, mais plutôt d’élargir le champ des possibles.
Même la maternité change de perspective
Même la maternité, longtemps indissociable du couple hétéro, commence à se détacher de ce cadre. En France, la congélation d’ovocytes permet déjà de jouer un peu avec le timing. Et dans des pays comme l’Espagne, certaines pratiques vont plus loin, comme la méthode ROPA (Reception of Oocytes from Partner), qui permet, au sein d’un couple de femmes, à l’une de donner l’ovocyte et à l’autre de porter l’enfant. Une manière de penser la maternité autrement, et surtout en dehors d’un schéma unique.
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Alors, dans 20 ans, toutes lesbiennes ?
On peut encore en douter. D’ailleurs, aujourd’hui la majorité des personnes bisexuelles sont en couple hétéro. Mais la vraie transformation est peut-être ailleurs, moins spectaculaire. Dans le fait que l’hétérosexualité ne va plus de soi. Et dans le fait, surtout, que de plus en plus de femmes s’autorisent à vraiment se poser la question... et à y répondre à leur manière. Et ça, c'est déjà une petite révolution !

