Chevelure foncée remontée en chignon, porte-bébé où gigote sa fille de six mois solidement attaché, Laurie Archambault s’affaire au milieu des pigments de couleurs et des outils qui lui servent autant à la reliure qu’à la marbrure. Dans cet atelier vibrant, l'envie de créer est immédiate. Depuis quelques mois, celle qui a été diplômée de l’École Estienne en 2011, s'est installée au 8-10 rue Duchefdelaville dans le 13e. Un espace bien plus grand que son précédent 20 m2, devenu trop étroit face à l’engouement suscité par ses cours et ateliers.

©Jagoda Bartus/Le Bonbon
L’objectif était simple : avoir un lieu où elle pourrait « accueillir les gens et qui soit visible de la rue ». Les démarches, elles, ont été plus complexes. Mais derrière son apparence discrète, se révèle une femme déterminée, prête à se lancer des défis, voire à prendre des risques financiers — « si on ne prend pas de risque, rien ne se passe », avoue-t-elle avec conviction — pour faire vivre son art et continuer de se faire connaître. Preuve qu’une telle force de caractère paie : la demande ne faiblit pas. « De plus en plus de gens me cherchent, ils sont curieux, ont envie d’apprendre, de se lancer dans toute sorte de projet ».
Faire de la transmission une priorité
Cette persévérance, la relieure et marbeuse a dû en faire preuve en ajoutant une troisième profession à son généreux CV, celle de maman. Il a alors fallu trouver l’équilibre entre la vie d’artiste, celle d’enseignante et celle de famille n'a rien d'évident. Il faut gérer les imprévus, composer avec cette « peur d’être jugée ». Mais plus fort que tout, il y a cet amour viscéral pour son métier et pour la transmission. Et si c’était une évidence de longue date, le vrai déclic survient lorsqu’elle perd l’homme qui l’a formée à la marbrure. « Il me l’avait transmis avec une certaine timidité, je me suis dit que je ne pouvais pas attendre, il fallait que je transmette le plus possible, et que je m’adapte à ce que chacun veut faire, parce que les recettes sont différentes », affirme-t-elle.
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Avec elle, il n’y a pas de contraintes « académiques ». La liberté prime, portée par des objectifs à atteindre au fil des séances de marbrure comme de reliure : « On respecte les temps de broyage, de séchage… C’est un respect pour la pratique que j’essaye toujours de garder. » Exutoire ou parenthèse quasi-méditative, sa pédagogie séduit. Aujourd'hui, elle propose des cours à l’année, des cours individuels et des ateliers ponctuels. Et le résultat va dans les deux sens : celle qui semble de nature réservée s’est surprise à s’ouvrir davantage, à « être beaucoup plus sociable » qu’elle ne le pensait.
Une fibre artistique née d'une curiosité insatiable
Pour Laurie, choisir un métier manuel a été une évidence dès les bancs de l’école, où elle tenait difficilement en place. Animée par une curiosité sans égal, « il fallait que je farfouille, je cherche, j’expérimente ». Scientifique dans l’âme, artiste dans les mains, elle voit en l’art une manière d’appliquer des procédés concrets, tout en « matérialisant quelque chose d’artistique ».

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Très tôt, elle travaille comme animatrice pour la Ville de Paris — preuve d’une détermination sans faille et d'un goût affirmé pour la transmission. Toile vierge grandeur nature, elle en profite pour tester des projets artistiques avec les enfants, même avec peu de moyens. Face à des parents inquiets, elle prouve qu’elle est capable. Face aux gens qui osent vouloir la rabaisser, elle s’accroche, poussée par l’intime conviction que, oui, elle est à sa place. Puis elle crée sa marque Laurie & Les Petites Mains en 2012, avant que Wecandoo ne marque un véritable tournant quelques années plus tard. Lorsque la plateforme est lancée en 2017, Laurie fait partie des premiers artistes qui collaborent, en proposant un atelier de création d’un petit notebook relié.
Des rêves, des envies et des objectifs à foison
Nouvel atelier, planning rempli des mois à l’avance… Reste-t-il encore des défis à relever pour Laurie ? Oui, un : se sentir pleinement légitime dans la reliure d’art. Avec plus de treize ans d’expérience dans la reliure, une fine connaissance des propriétés du papier, des techniques de brochage et de débrochage, elle continue d'avancer avec exigence, avec cette volonté de s'affranchir des limites et de créer toujours plus, et plus librement.
Si elle n'a pas encore l'impression de faire partie de « ce cercle fermé des relieurs d'art », l'artiste s'y fraie lentement un chemin en commençant par la marbrure d'art qu'elle réalise depuis peu. « En réussissant avec la marbrure, je me dis que je n'ai pas à me crisper pour la reliure d'art », reconnaît-elle. Incontestablement, certaines choses demandent du temps. Mais, inconsciemment peut-être, elle semble déjà lancée sur la voie de ses rêves. Après tout, Laurie en est convaincue : « Une fois qu’on s’intéresse à quelque chose, après c’est fini, ça dure toute une vie. »

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