Une nuit à cent à l'heure avec un chauffeur de taxi comme les autres

Rendez-vous est pris à 23h Porte de la Chapelle. François arrive légèrement en retard. Il s'excuse, me sert la main et m'ouvre la porte de sa berline. Je monte sur le siège avant droit.


« Surtout fais attention avec ta canette, cette caisse me coûte 1000€ par mois et une seule tâche, c'est 80€. Et si tu veux fumer, tu ouvres la fenêtre et mets bien ta main à l'extérieur, parce que les clients n'aiment pas l'odeur de la clope, et moi j'aime pas quand les clients ne sont pas contents. T'as saisi ? » François parle vite et nerveusement, il a des tâches sombres sous les yeux et une manière de postillonner assez horripilante, mais son taxi est aussi propre qu'une boutique de cosmétiques. 

Il descend le boulevard Magenta avec une main sur le volant et l'autre sur le levier de vitesses. Sa conduite est agile quoiqu'un peu dangereuse. « Tu vois, mec, quand on fait ça de 20h à 06h du mat', faut pas s'endormir. La plupart des clients demandent la radio, et souvent c'est TSF Jazz, Nova ou Fip. Cette merde m'endort. Du coup, pour compenser, j'adopte une conduite assez puissante. Tu piges ? » Cette façon qu'il a de demander si j'ai compris commence à m'insupporter, mais le gars est cool alors je ne dis rien.

Un chauffeur de taxi comme les autres et qui a mal tourné

Et puis il me fait voyager gratos. Un ami en commun nous a mis en relation. Moi, jeune journaliste "spécialisé" dans les questions de nuit, je me suis dit que cette opportunité de passer la nuit avec un chauffeur de VTC ne se reproduirait pas de sitôt. Voilà comment je me suis donc retrouvé à l'avant de cette caisse avec François. Je n'ai pas préparé mon interview, je laisse les hasards de la route orienter mes questions. Un premier client monte. Il est minuit passé maintenant. Du côté de Nation, la circulation est plus calme que d'habitude. « Voulez-vous que je baisse le son, monsieur ? » Le client a ses écouteurs et n'a même pas entendu la question. François abandonne au premier essai et lance la berline sur le boulevard Voltaire. Cinq minutes plus tard, nouvel arrêt. Cette fois-ci, une femme déjà bien éméchée ouvre la portière et s'installe.

« J'suis là pour prendre un max de monde et tant pis si j'perds un ou deux euros sur chaque course. T'façon, qu'est-ce que j'vais m'acheter avec ça ? Une baguette, des clopes ? Allez, qu'ils m'emmerdent pas les autres taxis. J'trace ma route et c'est tout. » Le mec a l'air un peu seul sur la route d'ailleurs. Ok, il roule bien et c'est bien normal d'attendre ça d'un mec qui fait ça toute la journée, mais il a une façon un peu stupide de coller les autres voitures au cul. Imagine que le gars en face freine brusquement ? « Eh mec, mais qu'est-ce que tu fous derrière ? Tu crois que je ne t'ai pas vu ou quoi ? Range-moi ça tout de suite, dans mon taxi on ne prend rien. Tu crois que j'vais m'taper un contrôle de flic pour tes beaux yeux ? Eh bah mon coco, tu t'mets le doigt dans l'œil. J'suis sûr qu'elle est dégueulasse en plus. » J'ai compris que le mec à l'arrière était en train de se faire un rail, ni vu ni connu. Il la range sans un mot, juste avec un petit sourire en coin. Assez drôlement, d'ailleurs – elle était empaquetée dans un tube en plastique, comme à l'ancienne. Peut-être pour la garder plus fraîche. 

Un chauffeur de taxi pas comme les autres et qui a mal vieilli

« Mon quotidien ? Me taper des mecs comme ça et leur apprendre un peu le respect. Dans ma caisse, il y a des choses que tu ne fais pas. Est-ce qu'en arrivant chez toi j'me roulerai un joint sans te demander ? Tu dirais quoi, hein ? » Je ne sais pas. Peut-être qu'on pourrait partager. Dehors, il fait assez froid pour un samedi soir d'avril. François met le chauffage à bloc, il y a un peu de buée sur les vitres et en regardant dans la glace, j'aperçois un petit cœur sur la vitre arrière droite. La femme qui l'a dessiné avec ses doigts avant de descendre nous a gratifiés d'un sourire plein de tendresse. 

Pause vers Barbès, pas très loin de notre point de départ. François dévore une pizza quatre fromages. « Y'a que ça qui me fait tenir la nuit ! À une heure, une heure et demie, j'essaie de faire une pause. J'ai des bonnes adresses un peu partout. On a un groupe Facebook où on s'échange les coins où graille des bons trucs à n'importe quelle heure. Là, c'est Moussa qui m'a orienté vers cette pizzeria. Depuis, j'y vais dès qu'possible. Guette le fromage comme il coule sur tes doigts. Ah j'te jure, y a qu'ça d'vrai. » La solidarité entre chauffeurs peut paraître inexistante : l'application dont ils se servent les éloigne et surtout, le métier n'est pas vraiment propice aux rencontres avec les autres.

Mais les choses changent peu à peu. François m'explique que les chauffeurs sont en train de s'organiser pour réclamer plus de trucs et que certains envisageraient même de mettre en ligne leur propre plateforme. « Ouais, des gars veulent construire leur propre business, mais vu comme ils sont incapables de s'entendre lorsqu'il s'agit de s'mettre en grève, j'pense qu'on n'est pas prêt d'la voir arriver, cette plateforme. Puis t'façon, à quoi ça va servir ? À s'faire encore douiller par d'autres mecs qui vont prendre le pouvoir. Très peu pour moi. Mon objectif, c'est d'me casser à Marbella le plus vite possible et d'ouvrir un petit bar pépère. La route c'est cool, mais à 34 berges si tu décroches pas, tu vas t'réveiller à 60 piges avec une barre de fer dans l'dos et des hémorroïdes au cul tellement t'as passé ta vie assis sur un fauteuil trop mou. »

Un taxi new-yorkais qui va vite, très vite

François m'explique qu'il ride la ville de nuit depuis dix ans maintenant. Il a commencé à 24 ans après avoir passé sa jeunesse à faire la fête, sans diplôme ou presque. Il a bien tenté de faire un BTS, mais il a abandonné au bout de six mois. Il préférait vendre des cachetons dans le fumoir du Rex que d'apprendre la logique de la micro-économie. « Sauf qu'à un moment, j'me suis dit qu'j'allais m'faire péter, tu comprends ? Et il s'avère que j'avais mon permis, pas mal de cash de côté et d'quoi financer une partie de la bagnole. Les gens, j'les ai jamais trop aimés. Taxi, pour ça, c'est du pain béni. Ok, tu dois parler à deux-trois gus qui t'racontent comment ils se sont fait larguer par leurs meufs, mais t'es pas obligé de les écouter. Des fois tu parles à un gars au bout du fil qui te questionne sur le fait qu'on t'a donné une étoile, et là tu lui expliques que l'mec était trop saoul et qu'il s'apprêtait à dégueuler sur ta banquette arrière. Généralement, les mecs de la plateforme comprennent et t'font pas chier. Ils ont pas intérêt, t'façon, parce que sans nous ils pourront toujours courir pour te gratter deux-trois euros sur ta facture. »

C'est reparti pour un tour. En trois heures, François a fait monter cinq clients. Tous un peu les mêmes finalement. Des mecs assez jeunes qui sortent de boites ou s'y rendent, des meufs assez jeunes qui sortent de boites ou s'y rendent. Parfois les deux ensemble. La typologie du client de base ? « Un bourgeois un peu friqué, qui sait se tenir et qui parfois t'emmerde pour mettre Fip » Ça le fait bien rigoler, lui qui n'avait jamais imaginé gagner sa vie avec ça un jour. La nuit, c'est beaucoup plus drôle. Les rôles sont inversés : les flics sont de sacrés ripoux, les racailles sont bourrées au rhum ou sous amphét', les jeunes sont finalement plus cons que jamais, et les travailleurs, eux, sont les mêmes – ils souffrent en silence.

Alors qu'on s'extirpe de la capitale pour s'éloigner vers Sarcelles en prenant l'autoroute – et qu'il en profite pour appuyer très fort sur la pédale de l'accélarateur –, François me confesse qu'il a appris beaucoup de choses de son métier. Pour lui, c'est un gagne-pain comme un autre, c'est clair, mais ça lui permet de comprendre un peu mieux qui il est. « Les clients, parfois, tu dois les écouter. Moi j'suis pas très bavard – enfin avec toi ouais, mais parce que tu fais bien ton travail de journaliste. Mais j'apprends des trucs. J'fais un peu d'rap à côté et une fois j'ai rencontré les mecs qui clippent Booba. Au début j'les ai pas crûs, mais j'en ai reconnu un sur l'un des clips. Ça c'était cool. Pareil une fois au nouvel an, un gus entre dans la voiture et s'met à freestyler. T'as vu, on était super contents, c'était le nouvel an tout ça, du coup j'me suis mis à rapper avec lui. On a gardé contact et peut-être qu'on va se recapter. »

Un taxi parisien un peu trop à l'arrêt

La banlieue est sombre et seulement traversée par quelques lampadaires. Le client est déposé à bon port et François repart à toute berzingue. « J'adore la vitesse et l'adrénaline qu'elle procure. Ça peut paraître cliché, mais c'est comme ça que j'fais mon taf. Et la nuit, les clients aiment aussi ça. La journée, avec les gens tristes qui vont au bureau dans le XIIIe, je ne me permettrais pas. » Je ne sais pas si j'aime trop ça, mais je n'ai pas vraiment le choix, si ? La discussion dérive sur l'histoire de l'un de ses collègues à qui il est arrivé une sacré galère. Le mec était un peu trop fatigué (ou peut-être un peu trop bourré, l'histoire ne le dit pas) et il devait conduire une cliente à l'aéroport. Ni une, ni deux, il s'est retrouvé en équilibre sur le bloc en béton qui délimite les deux voies parce qu'il avait fait un sacré écart de guidon, va savoir pourquoi. « Là j'peux te le dire, mon pote, le gars s'est tapé une étoile sec et pas sûr qu'il ait pu raconter des salades à la plateforme », en rigole-t-il encore. 

Six heures du mat'. Je suis crevé et François aussi. Il me dépose chez moi, dans le XXe. Bon prince. « Tu vois, le quotidien d'un taxi, c'est un peu comme toi. Tu fais parler des inconnus sauf que moi, je n'écris pas ça sur un papier, je le garde en tête et je m'en sers pour plus tard. » Et plus tard, alors ? « Bah là, mon pote, j'fais m'faire un bon grec et m'coucher jusqu'à quatorze heures ! Ça, c'est aussi ma vie. »


Ce texte relève du journalisme de fiction. Les citations extraites sont réelles, mais la narration, elle, est inventée.