Qui sont ces gens qui paient pour avoir de l’affection ?

En France, 5 millions de personnes sont seules, c’est-à-dire qu’elles n’ont pas de relations sociales, que ce soit sur le plan familial, amical, professionnel ou encore de voisinage. Pourtant, en dépit d’Instagram, Tinder et tous les réseaux sociaux qui nous plongent dans une ère d’hyper-connexion, nous n’avons jamais été aussi seuls. Et si finalement il suffisait de payer pour obtenir une amitié ? Devrais-je en avoir honte ?

Une personne sur trois se dit socialement isolée. Pour pallier ce manque d’affection, de nombreux services émergent, comme les ateliers tendresse, les hugs bars ou encore les applications dédiées aux câlins. Le client est maître de son besoin de tendresse dans la limite des possibilités de son compte en banque

©De DimaBerlin


« Il est plus honteux de demander de l’affection que du sexe »

« Les gens sont de plus en plus reliés virtuellement et de plus en plus seuls physiquement », explique Véronique Blondeau, psychothérapeute. Pour cette nouvelle génération conditionnée par la réalité virtuelle, les codes de rencontres ont changé. Désormais, il est plus honteux de demander de l’affection que du sexe. Lorsque l’on se connecte sur un site de rencontre, on peut afficher clairement son besoin de relation sexuelle car il est considéré comme un besoin primaire. En revanche, si on demande à quelqu’un de nous faire un câlin parce qu'on manque d’affection, on passe tout de suite pour un loser… Alors même que ce besoin fait partie de notre bien-être et de notre bon fonctionnement.


Des bars à câlins pour pallier le manque

Lumière tamisée, effluves d’huiles essentielles et musique douce… Ce n’est pas une maison close mais un atelier organisé par Ateliers Câlin. L’objectif ? « Réhabiliter la tendresse au service de la découverte de soi et de l’échange authentique ». Sur leur site internet, on peut lire : « Les Ateliers s’adressent à toutes celles et ceux qui souhaitent quitter les espaces froids de la consommation, de la séduction et de la performance, alimentant manques et mal-être ». Les consignes de participation sont simples : pas de sexe, pas de baiser. Personne n’est là pour se forcer d’aucune manière, ni à être câliné, ni à câliner. C’est le point central de l’atelier. Ici, le refus est acceptable et surtout accepté. Les participants se déplacent doucement à la recherche de câlineurs. Libre à chacun de faire un massage, un câlin ou une simple accolade.

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Le câlin est un échange d’énergie, de temps et de douceur

Pour Aurélie Mazzeo, directrice de Compagnie Je Reste, le Bar à Câlins doit être un dispositif gratuit ouvert à tous. « Il ne s’agit pas d’offrir un service mais de proposer une rencontre entre deux personnes qui ne se connaissent pas et qui vont partager sciemment de l’intime ensemble. C’est un échange d’énergie, de temps et de douceur ». À ce jour, le Bar à Câlins est proposé lors de festivals avec une seule condition : un cadre sécurisant pour les performeuses. Le menu est affiché à l’entrée et le participant choisit son cocktail en fonction de son besoin : Petite Jacqueline (câlin et conversation), Tequila Sunrise (câlin et massage) ou encore Mojito (câlin et mots doux). Installée dans un lit à baldaquin entouré de rideaux semi-transparents, la performeuse lance alors « qu’est-ce que je vous sers ? » et l’acte débute avec le cocktail désiré. Deux règles délimitent la performance : dix minutes par câlin et c’est la performeuse qui câline. « Le Bar à Câlins n’offre pas de l’amour. Il propose d’échanger ce qui est encore de l’ordre de l’intime dans nos esprits », ajoute Aurélie Mazzeo. « Le geste à beau être généreux, il reste relié pour nous à du travail et à des protocoles ».

Obtenir un ami pour seulement 20 € de l’heure

Après une inscription en quelques cliques sur le site internet rentafriend, il me suffit de mettre une photo de profil, une localisation et le tour est joué. Je peux alors passer du temps avec un parfait inconnu qui devient en quelques minutes un "ami", le tout pour seulement 20 € de l’heure. On peut choisir d’aller au musée, de manger une glace, de parler de sujets qui nous tiennent à cœur ou encore de se balader main dans la main, c’est à moi de choisir. Et si cette pratique semble choquante au premier abord, elle est indispensable pour ses utilisateurs. « Parfois, on a du mal à parler de certains sujets avec ses amis ou sa famille. Avec un inconnu, on peut se livrer sans avoir peur de blesser. Il peut être de bonne compagnie quand on a du mal à se faire des amis », ajoute Margot, une utilisatrice.

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« L’être humain ne supporte pas l’idée d’être rejeté »

L’affection est monétisable. De ce fait, les humains sont en concurrence les uns avec les autres, comme de simples objets de consommation. On choisit ses amis comme des biens que l’on met dans son caddie. Dans ce marché de l’affection, un sentiment de honte émerge. Pourtant, cette "honte", on se l’impose à nous-mêmes. « Nous abandonnons petit à petit nos codes de rencontre pour le marché des applications parce que c’est beaucoup plus simple de se tourner vers quelqu’un qui affiche clairement son besoin » ajoute Véronique Blondeau. Utiliser des applications pour louer un ami ou faire des câlins à des inconnus diminuerait donc notre risque de rejet. « On est à l’abri d’un certain nombre de peurs. Car l’être humain ne supporte pas l’idée d’être rejeté », confie la psychothérapeute.

Un besoin naturel indispensable

Il a été démontré par de nombreuses expériences qu’un être humain élevé sans l’amour de ses parents développe rapidement de grave problèmes psychologiques. Le Dr René Spitz avait d’ailleurs réalisé une étude sur un échantillon d’enfants en état de privation affective. Résultat ? Les enfants étaient touchés de maladies motrices, visuelles, linguistiques et infantiles. L’amour est donc important à la construction d’un individu, mais plus que tout, c’est l’interaction qui est essentielle. Il est donc naturel de souffrir de la solitude. Pour des personnes qui se sentent mal dans leur corps ou qui sont rejetées par la société, les applications sont la solution à cette solitude, et payer, le moyen de ne pas se prendre un nouveau rejet. « C’est un besoin légitime. L’affection est essentielle à notre bon développement, il est donc naturel pour certaines personnes de payer pour combler ce manque », développe Axelle Romby, sexologue. 

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La solitude reste taboue dans notre société

Alors finalement, n’est-ce pas sain de s’offrir de l’affection ? Selon une nouvelle étude, le fait de vivre seul augmente l’incidence des troubles mentaux, comme la dépression, les troubles du comportement alimentaire ou les troubles anxieux. Même si la solitude reste taboue dans notre société, les trois quarts de ceux qui en souffrent disent avoir du mal à en parler. « Louer une personne pour être écouté et "aimé", c’est pareil que louer quelqu’un pour avoir un massage. On loue une présence à nos côtés, car les émotions ne sont pas louables. La compagnie oui. », confirme Axelle Romby. 

On ne devrait donc pas avoir honte de demander de l’affection. Ce sentiment si rare et pourtant si essentiel à notre bien-être et bon développement. Alors si la société nous en prive, pourquoi ne pas payer pour l’obtenir ?

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