Touche pas à ma culture : dans les méandres de l’appropriation culturelle

- Pour la première fois, le Bonbon déclare sa flamme à une école de journalisme, le Celsa, en s'associant avec son super webzine : Kulturiste, qui rassemble aujourd'hui près de 50 étudiants. Réunis par l'amour de la culture et de Paris, Kulturiste et le Bonbon s'associent pour vous présenter chaque semaine un regard original sur l'actualité culturelle parisienne. Cette semaine, cet article passionnant signé Lou Mamalet. -


Depuis plusieurs années, on assiste à l'émergence d'un nouveau concept venu d'Outre Atlantique : "l'appropriation culturelle". Ce terme académique aux contours parfois flou, ne cesse d'alimenter la polémique sur les réseaux sociaux, amplifié par les "mauvais pas" des personnalités artistiques. En pleine guerre idéologique entre ses partisans et ses opposants, infiltration au cœur de sa définition, et sur sa place dans nos sociétés multiculturelles actuelles.


Un néo colonialisme culturel ?

L'appropriation culturelle est un sujet particulièrement viral sur le net, notamment sur Twitter, où il fait le buzz autour du hashtag #culturalappropriation. Parmi les dernières controverses en date : Rihanna posant en déesse égyptienne pour la couverture du Vogue Arabia, ou encore le défilé de la dernière collection printemps été du couturier Marc Jacobs, affichant des mannequins blanches avec des dreadlocks. Une "spoliation culturelle" dénoncée par certains, arguant un détournement superficiel des symboles propres à la communauté noire.

Mais comment dresse-t-on la frontière entre appropriation culturelle et ce qui est simplement de l'ordre de l'appréciation culturelle ?

Selon Susan Scafidi, professeur de droit à l'Université de Fordham et auteur de l'ouvrage Qui possède la culture ?, l'appropriation culturelle serait « la mainmise de la propriété intellectuelle des connaissances traditionnelles, expressions culturelles, ou objets rituels d'une autre culture sans en avoir la permission. Ce qui comprend l'utilisation de musique, vêtements, langage, cuisine, ou folklore. Action qui peut être d'autant plus blessante quand les objets ont été empruntés à des groupes minoritaires, sujets à l'oppression ou à la colonisation dans le passé... »

Une définition subtile, qui sous-entend deux notions importantes que sont : la présence d'un groupe socio-culturel dominant et d'une minorité se faisant "dépouiller" de son héritage culturel. Une conception aux frontières poreuses, dans un monde où les flux migratoires sont de plus en plus nombreux.


Une menace à la liberté d'expression et de céation

Si la cause est louable dans certaines situations, comme l'Initiative de propriété intellectuelle Masai (MIPI) visant à protéger la culture des tribus kenyanes et tanzaniennes, quand celle-ci est exploitée par les entreprises à des fins commerciales sans être reversée aux populations locales, elle s'est aussi radicalisée en imposant une sorte de "copyright" sur les cultures. Une condamnation faite par ses opposants, qui jugent qu'elle entrave la liberté d'expression mais aussi l'inter culturalité : principe d'échange réciproque entre les cultures. Ils estiment cette auto-censure dangereuse pour la société, car elle encouragerait l'esprit communautariste en créant des monopoles culturels.

Un argument confirmé par des sites anglo-saxons The Tab ou Everyday Feeminist qui expliquent pourquoi les blancs ne devraient pas porter des dreadlocks.

Un discours qui, s'il prétend défendre l'héritage d'une minorité afin de lutter contre les inégalités sociales, y répond en créant une autre inégalité... pour le coup, un peu tirée par les cheveux.


Appropriation ou métissage culturel ?

Le problème majeur réside dans la fragilité de la ligne de démarcation entre appropriation positive (appréciation) et appropriation "négative". Si il est nécessaire de conjuguer l'emprunt des codes d'une culture avec une connaissance profonde de son patrimoine historique, on peut aussi imaginer quelles seraient les conséquences d'une dénonciation systématique de leur emploi par tel ou tel groupe socio-culturel. Le jazz ou le hip-hop serait alors l'apanage des peuples noirs, le rai des maghrébins, et la variété française celui des franco-français. Un paradigme raciste, qui nous priverait surtout d'un potentiel créatif énorme. Depuis l'histoire de l'humanité, la création artistique a évolué au rythme du métissage des inspirations, donnant naissance au jazz manouche, au Kezomba, ou l'électro Chaabi. La culture est un flot nourri en permanence d'influences extérieures, lui donner le statut "d'intouchable" réservé à une certaine catégorie de personnes, la tuerait par essence.

D'autre part, "criminaliser" cette rencontre revient à renier son potentiel d'hommage et de valorisation. A l'instar de l'artiste londonienne Hannah Habibi qui change l'image des femmes musulmanes dans la société à travers ses œuvres décalées et ludiques. On peut donc s'interroger du bien-fondé de l'annulation d'une exposition destinée au Kimono au Musée des Beaux arts de Boston, ou de celle d'un cours de yoga à l'université d'Ottawa.

Le rôle de la culture n'est-il pas de lever les barrières au lieu de dresser des murs, dans le combat pour l'égalité des droits ?


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