De Mai 68 à 2018 : la révolution sexuelle a-t-elle vraiment eu lieu ?

Cette année a marqué les cinquante ans du mouvement étudiant de Mai 68, qui a bouleversé la France et le monde, le temps de quelques mois. Or, de Mai 68, qu’est-ce qu'on retient ? Un climat contestataire, le rejet des autorités en place, et surtout, une libération des mœurs spectaculaire… Et si cette année n’était pas pour rien dans la façon dont nous vivons notre sexualité aujourd’hui ? Décryptage d’une révolution sexuelle qui n’a pas fini de faire parler d’elle.


Une époque de libération sexuelle

Mais d’abord, petit retour en arrière. Nous sommes en mai, il y a cinquante ans. Les mouvements de contestation étudiants et ouvriers battent leur plein. Soudainement, les schémas traditionnels sont remis en question, et notamment celui du couple, jusqu’alors majoritairement monogame. Les partenaires se multiplient, la découverte de sa propre sexualité prend une place prépondérante. Comme le confie l’écrivain Pascal Bruckner à l’Express lors d’une interview en 2002, « ce fut une époque où tout le monde couchait avec tout le monde, par désir autant que par curiosité. ».

sexe

Depuis, la technologie est passée par là et en a remis un coup : les applis de dating se sont multipliées, et il est aujourd’hui aussi simple de coucher avec un(e) inconnu(e) que d’envoyer un sexto. Et pourtant, selon une étude menée par le journal Archives of Sexual behavior auprès de 24 000 étudiants américains, les millennials coucheraient deux fois moins que leurs parents !


Le sexe oui, l'amour non

Là où la multitude de partenaires était attirante en 68, car transgressive, aujourd’hui cet "hyperchoix", devenu la norme, fait peur. Peur de ne pas trouver "la bonne personne", peur de ne pas être à la hauteur des vidéos qui tournent sur le net, mais aussi flemme de rencontrer quelqu’un "en vrai" quand on peut faire l’amour par écrans interposés… Résultat ? Même si nous pourrions coucher beaucoup plus facilement aujourd’hui, ce n’est pas nécessairement le cas.

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L’une des autres conséquences de cette culture de l’hypersexualité, qui s’est trouvée à son apogée dans les années 70, est la peur de l’amour, l’appréhension à se retrouver "coincé" dans une relation binaire. C’est ce que la neurobiologiste Helen Fischer appelle joliment le "fast sex, slow love". On a beaucoup plus de difficultés à aimer qu’à coucher. En résumé, l’engagement amoureux tétanise.

Cette peur de l’engagement s’explique aussi par le taux de divorce très élevé de la génération des baby boomers. En conséquence, les enfants de divorcés sont réticents à s’engager dans une relation considérée comme sérieuse, et ont peur de s’engager avec la "mauvaise" personne. C’est ainsi que beaucoup de personnes se retrouvent dans une relation du 3e type, où l’on n’est pas vraiment "ensemble" mais où l’on se fréquente et couche ensemble régulièrement.


À la recherche de l'authenticité

Et pourtant, selon le sociologue Christophe Giraud, le modèle du couple exclusif reste un idéal chez la plupart des millennials. L’exigence d’authenticité en ce qui concerne les sentiments amoureux n’a jamais été aussi forte. Pas question d’être en couple si l’on ne s’aime pas vraiment. « Les millennials sont à la fois porteurs de liberté sexuelle mais aussi porteurs d’idéaux de couple très élevés : ils veulent être avec quelqu’un qu’ils aimeront vraiment, et vice versa. Trouver quelqu’un pour avoir une relation stable reste l’objectif aujourd’hui, même si cela vient bien souvent après avoir vécu diverses expériences sexuelles. »

Plus question de faire des compromis sur ses sentiments donc, et plus question de faire des compromis sur son plaisir non plus, notamment chez les femmes. Autre héritage de Mai 68, aujourd’hui les femmes sont bien plus au fait de leurs corps, la pratique de la masturbation n’est plus un tabou, et l’éducation au plaisir féminin se démocratise : plus que jamais, les femmes veulent « jouir sans entraves ». Le mouvement MeToo qui a fait suite au scandale sexuel Harvey Weinstein le prouve : même si la lutte pour l’égalité des genres est malheureusement bien loin d’être finie, il est fini le temps où la sexualité des femmes passait après celle des hommes. 

Liberté sexuelle, peur de s’engager, multiplication des expériences et exigence d’authenticité, et si finalement notre génération était en train d'inventer une nouvelle façon d’aimer ? Avec un goût du plaisir qui n’est pas sans rappeler celui des soixante-huitards peut-être, mais aussi avec un besoin plus prégnant d’authenticité, et en objectif final, l’envie de trouver l’amour, le vrai.