Commémorations du 13 novembre : qu’en pensent les victimes ?

© Twitter Le Paris d\'Alexis

Gerbes de fleurs, plaques de marbre commémoratives, énumération du nom des victimes : aujourd’hui Paris se souvient. Il y a deux ans, l’angoisse, l’attente, l’horreur ont pénétré les rues et les cœurs des Parisiens.


Le 13 novembre 2015, la barbarie sévissait à Paris et Saint-Denis, faisant 130 morts et plus de 350 blessés. Plusieurs lieux emblématiques de la vie parisienne ont été frappés. Au Stade de France, au Carillon, au Petit Cambodge, à la Bonne Bière, au Comptoir Voltaire, à la Belle Equipe, au Bataclan. Une longue liste qui serre la gorge de tous les Parisiens qui connaissent de près ou de loin quelqu’un qui a été touché par ces évènements tragiques. Les commémorations de ces attentats sont-elles nécessaires, suffisantes ou superflues ? Se souvenir, rendre hommage, est-ce que ça fait du bien aux rescapés, à ceux qui doivent vivre avec ça pour toute leur vie ? C’est ce qu’on a demandé aux victimes du 13 novembre. 

"La lumière de la mémoire hésite devant les plaies." Cette citation d'Aragon qui soulève bien des interrogations a été prononcée aujourd’hui 13 novembre 2017 par Arthur Dénouveaux, Président de Life for Paris, une association de victimes des attentats du 13 novembre 2015 qui a pour but d’aider et d’assurer le suivi des victimes et de leurs familles. Lors de son discours devant la mairie du 11e arrondissement, il a souligné l’importance de se souvenir pour mieux avancer et venir en aide aux victimes : « Cette douloureuse lumière est nécessaire pour nous permettre de donner un sens individuel et collectif à ces événements tragiques qui endeuillent le monde depuis de trop nombreuses années. Sur ce socle, nous pourrons alors rebâtir, reconstruire et réparer comme nous le faisons depuis deux ans déjà. ». Il concluait son discours par un signe fort de résistance : « Notre récit ne crie pas vengeance, il crie l'envie de vivre. ».

L’envie de vivre plus que tout et de reprendre le cours normal de sa vie, c’est ce qu’entreprend Arnaud tous les jours. Il était dans la fosse du Bataclan le 13 novembre, a été touché par les balles et a surtout perdu son meilleur ami ce soir-là. Aujourd’hui, sa jambe ne fonctionne plus qu’à 30% mais il a repris le cours de sa vie. « Je ne vais pas m’arrêter de vivre, ceux qui font ça veulent faire peur, chambouler les mœurs des gens. Ce serait les faire gagner. Maintenant oui, je sais ce que ça fait de savoir qu’on peut mourir demain. » En revanche, les commémorations lui importent peu. « Je m’en contrefous un peu, je ne vois pas ce que ça peut apporter les souvenirs. » Pour cet homme de 39 ans qui a eu des séquelles physiques du Bataclan, il s’agit surtout de se remettre sur pied. « Quand t’es physiquement atteint, il faut surtout te reconstruire avec les moyens qu’il te reste. Après, je pense que pour ceux qui étaient là mais qui n’ont pas été blessés physiquement, c’est une forme de reconnaissance de leurs souffrances de commémorer cette date. » Arnaud se sent plus concerné par le suivi des victimes que par les lâchers de ballons organisés aujourd’hui à la mairie du 11e ou encore les nombreux discours d’hommes politiques prononcés sur les lieux touchés.

Aujourd’hui on se souvient, un peu plus que tous les jours @lifeforparis #13novembre2015 #bataclan

Une publication partagée par Melissa Rivet (@withoutaplan) le

Bien qu’il concède que cela puisse faire du bien à certains, l’accompagnement des blessés physiquement ou mentalement est le réel enjeu. « Il y a encore beaucoup d’actions à mener, parce que cet attentat a entrainé beaucoup de dommages collatéraux. Je suis au chômage depuis que ma boite a fait faillite et je ne retrouve pas de boulot. Et en entretien, ce que tu as vécu, il ne vaut mieux pas en parler» Beaucoup ont décrié la suppression en juin dernier du secrétariat d'État chargé de l'Aide aux victimes. Malgré l’annonce par la Garde des Sceaux Nicole Belloubet de la création d’un centre de résilience pour « étayer les recherches et le suivi des victimes », notamment en travaillant lors de tables rondes aux questions de l’accès au travail, l’inquiétude est palpable. Pour l’heure, Arnaud annonce qu’il passera cette journée normalement : « Après, on a tous une façon différente de faire le deuil… Je me sens atteint physiquement mais pas psychologiquement, je ne vis pas dans le passé. » Même son de cloche du côté de Julien, 35 ans qui s’est échappé de la fosse du Bataclan quand l’un des terroristes montait à l’étage. Il n’a reçu que quelques éclats de balle superficiels dans le dos. « Je vais passer la journée au bureau comme un lundi pourri », dit-il avec une belle pointe d’ironie. Les commémorations ne parlent pas trop à ce jeune papa de deux enfants. « Je n’y suis pas allé l’année dernière, je suis dans le présent. Après ce n’est pas inutile non plus, commémorer pour les victimes, les gens qui sont tombés, c’est un peu une façon d’aller au cimetière se recueillir sur une tombe. » Doit-on fleurir nos tombes ? Vaste question qui reste propre à chacun.

Julien va souvent voir des concerts, il est même retourné au Bataclan pour écouter les Nada Surf : « J’étais super content, j’ai passé un super concert. » Une fois de plus, au-delà de la commémoration, ce qui l’interroge c’est l’essoufflement de la prise en charge des victimes : « même si depuis peu, le préjudice d’angoisse et d’attente a été reconnu, il y a un essoufflement depuis deux ans. Entre temps, il y a eu Nice, nous ne sommes plus les seuls. Pour certains, les propositions d’indemnisation sont humiliantes. » Pour lui, l’Etat fait des coupes budgétaires de partout et là aussi. Pour ce véritable épicurien, les commémorations auraient pu être l’occasion d’un gros concert place de la République : « on aurait pu faire une grosse teuf pour écouter du gros rock, boire des bières et montrer qu’on est là, qu’on va bien. » Si Julien n’est plus entouré psychologiquement et considère qu’il va bien, il parle d’un ami qui lui, vit reclus, ne prend plus le métro, ne va plus au soirée. « Il est resté allongé en faisant le mort sans bouger. Pour lui les commémorations l’angoissent, ça le replonge dans quelque chose qui l’a traumatisé. »

Pour Caroline Langlade, auteur du livre Sorties de Secours et ex-présidente de Life for Paris, les commémorations ont un sens pour le devoir de mémoire. « Mais après, c'est au quotidien que le travail de réparation doit s'effectuer », poursuit-elle. La réparation, justement, reste au cœur des débats. Michael, fils de Manuel Dias qui a perdu la vie à Saint-Denis, ne se rendra pas aux commémorations. Sur le Huffpost, il explique les raisons de ce choix : « Aujourd'hui, deux ans après ce 13 novembre qui a changé ma vie, j'ai décidé de refuser l'invitation à me rendre à la cérémonie de demain, et par conséquent de ne pas saluer le président de la République, qui, depuis son élection, agit envers les victimes du terrorisme comme avec les plus défavorisés de notre pays, d'une façon tout simplement méprisante et inacceptable ». Là encore, la suppression du secrétariat d'État chargé de l'Aide aux victimes est au cœur des inquiétudes.


Comment réparer les vivants ? Comment honorer les morts ? La réponse est personnelle et complexe. Mais on peut tout de même célébrer la force de la vie parisienne, l’élan de solidarité merveilleux des portes ouvertes le soir des attentats, mais les autres mains tendues aussi. Et pour cela, Julien nous invite à écouter The Evil Has Landed de Queens of the Stone Age et à pousser le Pioneer à fond.