Life Faker : ces gens qui font semblant d'avoir une vie cool

© Instagram paula.birzniece

Et si je vous disais qu’il existe une application qui vous fait devenir riche, beau et cultivé instantanément, vous seriez intéressé ? En accédant au portail de LifeFaker.com, on vous propose, en échange d’un dollar par mois, de vous envoyer un ou plusieurs packages de photos prêtes à être publiées sur vos réseaux. Et leur slogan semble convaincant : « Life isn't perfect. Your profil should be. » (La vie n’est pas parfaite, votre profil devrait l’être.) 


Alors, qu’est-ce qu’on vous met aujourd’hui ? On a de tout ! Package "Look At My Holiday And Cry" ("Regarde mes vacances et pleure"), "My Sexy Girlfriend/Boyfriend" ("Mon/ma petit.e ami.e canon") ou encore "I Can be Arty and Deep" ("Je peux être un artiste torturé et profond"). C’est vrai quoi, pourquoi payer pour des vacances quand tu peux avoir un tas de belles photos à un dollar par mois, avec des gens plus beaux, plus cool et plus heureux que toi ?

Un p’tit rappel sociologique s’impose, à ce stade. Hold on ! Rien de très compliqué, et plutôt essentiel. On sait qu'au quotidien, on doit être capable de s’adapter aux différentes sphères dans lesquelles on évolue. On doit se mettre en conditions. Par exemple, vous ne vous comportez pas de la même façon avec votre boss, avec un prof, avec votre petit-e ami-e ou avec vos parents. On "joue" plusieurs rôles sociaux. Alors quid de la sphère des réseaux sociaux ?

Rendre notre vie publique sur Internet en l’édulcorant à coups de belles photos, de beaux effets et de belles phrases, on le fait tous. À différentes échelles, oui, mais on prend tous part à ce nouveau phénomène, en présentant un pan de notre vie sous son plus beau jour : celui qu’on veut bien montrer.

Une nouvelle image se projette alors : celle qui correspond aux attentes des autres, et au rôle qu’on doit jouer pour s’intégrer sur la toile et par extension, dans la vraie vie. La pression normative au tout-connecté touche de plus en plus de monde. Avoir une vie cool devient une injonction.

Nous avons parlé à des jeunes de leur rapport à leur image sur les réseaux, et d’un possible décalage entre leur vie numérique et leur vie réelle. Si la confiance en soi revient chez beaucoup d’entre eux, doit-on pourtant en conclure que le recours à l’identité numérique n'a vraiment que des bienfaits ? Le Bonbon vous livre quelques témoignages.


« Mon entourage, et moi aussi, on est plus libérés sur les réseaux en fait. Sur twitter, je vais dire ce que je pense plus facilement, parce que je sais que potentiellement des centaines de personnes vont comprendre. (…) Pour Instagram, évidemment je pense qu'au-delà du fait qu'on poste des photos pour le plaisir, on s'applique, on veut que les gens nous voient sous notre meilleur jour. Perso, je peux mettre 1h à réfléchir si je poste une photo ou non. C'est un peu superficiel mais c'est la réalité (…) » 

Joséphine, 19 ans


« On est tous des stalkers (...) On aime savoir ce que les autres font de leur vie, avec qui ils sortent, où ils sortent, leurs vacances, ce qu'ils mangent... Pour comparer à notre propre vie, et par curiosité malsaine peut-être. Par ennui ? Je ne sais pas (…) Cette appli [Life Faker] je ne l'utiliserais sûrement jamais mais je peux comprendre pourquoi des gens le font. (…) Plus que jamais aujourd'hui les gens souffrent de solitude. Donc si t'es tout seul et que t'as l'impression que tu ne peux rien faire parce que t'es seul, ça peut te donner du baume au cœur. Aussi, on est en perpétuelle compétition de savoir qui a la plus belle vie, qui réussit le mieux, bref qui a la plus grosse... Et derrière un écran c’est pas comme dans la vraie vie où il faut passer par tout un tas d'obstacles pour avoir ce que tu veux, là tu n'as pas autant d'efforts à faire. »  

Anaëlle, 21 ans


« Je pense que le décalage principal entre la vraie vie et les réseaux sociaux vient du fait qu'il est beaucoup plus facile de s’y créer un personnage que l'on aime, que les gens vont aimer, qui sera pour certains relativement proche de la réalité, pour d'autres [qui sera totalement] une nouvelle version d'eux-mêmes. (…) [Sur les réseaux,] je préfère offrir d'autres aspects de ma personnalité, plus légers, plus fun (…) Il y a deux mois une amie à moi prend contact pour prendre des nouvelles et entame par "Toi ça va de toute façon t'as l'air de t'éclater à Londres". En fait, j'étais à une période où mon seul rêve était de me tirer de Londres. (…) Un autre aspect du décalage entre la vraie vie et les réseaux est le fait d'oser. Tu te permets beaucoup plus qu'en face à face. D'autant plus que le plus souvent les gens voient les réseaux comme un divertissement donc sont plus enclins à réagir positivement. (…) Quant à l’appli Life Faker j'ai juste envie de dire : "what the fuck is going on with those bloody silly prick ? that’s insane and dangerous for the mentality health of those mentals !" ("Qu’est-ce qui leur prend à ces abrutis ? c’est malsain et dangereux pour leur santé mentale !") »

Jwan, 22 ans


« On a envie d’embellir ce qu’on montre car on est conscients que les autres le verront, c’est comme lorsqu’on met du parfum pour sortir : on veut être remarqué, mais c’est aussi par aspiration à un idéal. (…) En ce qui concerne l’application, je ne l’utiliserais pas.(…) Évidemment des fois je regarde la vie des influencers sur insta ou autre et je me pose des questions, mais c’est plus par curiosité. (…) Ce qu’il se passe sur les réseaux sociaux, ce n’est pas une nouveauté en soi. C’est exactement ce qui se passait dans les cours des aristocrates ou dans les cours victoriennes il y a quelques siècles. Et là-bas on faisait autant d’efforts, voire plus pour donner une certaine image de soi et surtout ne pas montrer ce qui se passe chez nous. »

Anne-Marie, 21 ans



Bon, à ce stade, on doit vous avouer un truc. C’est en tentant l’expérience Life Faker que Le Bonbon a percé à jour la vraie intention du site et de l’application. Le projet est à l’initiative du collectif Sanctus, qui se donne pour objectif global de mettre fin aux tabous sur la santé mentale. Leur véritable mission à travers LifeFaker ? Dénoncer un nouveau problème de société. Rendre public le fait que 62% des personnes, en comparant leur vraie vie à la vie numérique des autres, ont l’impression de d’en avoir une moins cool.

Les personnes qui se trouvent en inadéquation avec les standards exposés sur les réseaux sont-elles en danger ? Peut-on se sentir seul.e, isolé.e et déprimé.e à cause de ça ? Oui, c’est possible. Et c’est ce sur quoi mettent le doigt les nouvelles campagnes de sensibilisation, qui prennent en compte ces nouveaux risques pour notre bien-être.

Deuxième problème : entre identité numérique et identité réelle, la frontière avant une forme de schizophrénie n’est pas si lointaine. De nombreux jeunes sont entrés dans des cycles malsains, avec une conflictualité entre leurs deux identités, qui a fini par les isoler, au contraire de ce qu'ils voulaient en premier lieu. Ils deviennent donc prisonniers d’une autre réalité, celle de leur e-reputation.


Bref, après avoir dit tout ça, un retour aux bases s’impose. Profitez des moments palpables, ceux que vous passez avec vos potes, votre famille, devant lesquels vous pouvez être vous-même sans réfléchir pendant deux heures au filtre que vous allez appliquer à votre photo sur Insta.