Affaire des équidés mutilés : quelles sont les hypothèses envisagées ?

Un cheval de Camargue dans le sud de la France © iStock

Oreilles sectionnées, organes prélevés, museaux entaillés : depuis plusieurs semaines, le nombre de chevaux retrouvés blessés ou décédés partout en France ne cesse d’augmenter. Plus que quelques individus, au vu de la pluralité des actes et des lieux visés, c'est tout un groupe de personnes qui est recherché pour actes de cruauté envers des animaux. 

Lundi 7 septembre dernier, le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin a annoncé qu’il y a « aujourd’hui 153 enquêtes qui sont ouvertes partout en France dans plus de la moitié des départements de France. » À l’échelle nationale, l’office central de lutte contre les atteintes à l’environnement et à la santé publique (Oclaesp) coordonne le suivi des enquêtes pour en analyser les éléments. 

Pour le moment, la seule certitude, c’est « La pluralité des auteurs et des modes opératoires », a déclaré à l'Agence France-Presse (AFP) le colonel Hubert Percie du Sert, coordinateur de la sous-direction de la police judiciaire de la gendarmerie. S’il est très attrayant de se réfugier dans une piste ou une autre, la pluralité des attaques incite à la prudence, et la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes) invite à ne « pas privilégier une piste en particulier sous la pression de l’émotion suscitée par ces actes horribles »

« C’est ce qui a été effrayant au premier abord, ces différents cas qui se sont multipliés dans tout l’Hexagone sans pouvoir faire de lien précis entre chaque, a déclaré au micro de BFM TV Jean-Luc Vernon, membre du bureau de la Fédération Française d’Equitation, et donc de ne pas pouvoir se prémunir de tels actes. » En parallèle des enquêtes menées par les gendarmes, la psychose entourant les propriétaires de chevaux a conduit à la création de groupes d’entraide sur les réseaux sociaux. À l'heure où tous les suspects interpellés ont été relachés, quelles sont les pistes envisagées pour trouver les coupables ?


Des vétérinaires corrompus impliqués dans un trafic international 

Dès le début de la multiplication des actes, au cours du mois d’août dernier, un détail frappant alertait les éleveurs et les enquêteurs : la minutie avec laquelle les mutilations étaient commises sur les animaux. Pauline Sarrazin travaille dans le milieu hospitalier et est propriétaire d’une jument décédée après avoir eu le museau sectionné et l’oreille tranchée en août dernier près de Dieppe (Seine-Maritime). Elle expliquait au Figaro n’avoir relevé « aucune trace de sang au sol » et décrivait la découpe comme « chirurgicale ». « Celui ou ceux qui font cela savent ce qu'ils font et savent très bien le faire », a-t-elle déclaré. Et elle n’est pas la seule à le penser. « Il faut savoir passer les clôtures, prendre un cheval du troupeau sans créer la panique, sans faire de bruit, savoir l'immobiliser », détaille Lydie Cerisier, une autre propriétaire dont la ponette est décédée après avoir eu l’oreille coupée dans une écurie de la Somme au mois de mai.


Une note du Service central du renseignement territorial (SCRT) datée du 30 juin et consultée par le Parisien vient corroborer les dires de ces victimes. Elle stipule que « Les traces constatées sur les naseaux laissent présumer l'utilisation d'un tord-nez, accessoire demandant à son utilisateur des connaissances et des compétences dans le monde équestre pour le manipuler avec efficacité ». Ces outils sont des moyens utilisés par les professionnels, en particulier les vétérinaires, pour maintenir le cheval immobile pendant un soin pour éviter les blessures à l’homme et à l’animal. Selon le site Equipeda, le tord-nez « comprime les terminaisons nerveuses sensitives et détourne l’attention du cheval ». Par ailleurs, le site stipule qu’ « en stimulant ces fibres nerveuses, on provoque une libération de substances chimiques appelées endorphines. Ces substances ont des propriétés analogues à la morphine, calment et détendent le cheval pendant une intervention douloureuse. »

Si le nombre toujours croissant d’agressions commises sur des équidés inquiète, la précision des mutilations et les outils utilisés renvoient à des individus avec une connaissance précise de l’univers équestre et de l’anatomie des équidés. Ainsi, en privilégiant cette piste et l’hypothèse d’un "gang" de vétérinaires véreux, peut-on imaginer un trafic d’organes ou de tissus ? Le Huffpost s’interroge également sur la possibilité d’actes commis « pour produire du sérum anti-lymphocytaire, qui sert à éviter les rejets de greffe chez l’homme et qui est produit à partir de sang de cheval » qui pourraient faire l'objet de recel au sein de réseaux de trafics. 


Une dérive sectaire satanique 

À la fin du mois de mars dernier, la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes) a été sollicitée par la gendarmerie nationale pour l’appuyer « sur des dossiers de mise à mort de chevaux commises à partir du mois de février », a détaillé l'organisme d'État à BFMTV.com. L’atrocité et la minutie de certains actes commis, à l’image des mutilations génitales ou encore des bêtes entièrement vidées de leur sang sans qu’aucune goutte ne soit trouvée à côté de l’animal, conduisent à envisager la piste du rituel satanique. Selon BFMTV, la Miviludes reconnaît que plusieurs des attaques font écho à « des sacrifices rituels de type satanique ».

La surveillance mise en place a permis à l’organisme de faire un parallèle entre les mutilations relevées et des « épreuves pour les adeptes imposant de rapporter un trophée à la forte charge symbolique, comme les parties génitales ou les oreilles ». Cependant, la piste reste peu privilégiée car la Miviludes note que ce genre de sacrifices, comme dans les rites vaudous, « concernent des petits animaux et pas des équidés » et déclare avoir reçu très peu de signalements de ce genre de mouvance au cours des dernières années. 


Le défi macabre sur le Darkweb

Sur les réseaux sociaux, une solidarité sans précédent s’organise autour des éleveurs et propriétaires de chevaux. Ainsi, le groupe Facebook "Justice pour nos chevaux", créé par Pauline Sarrazin, totalise au 9 septembre 2020 près de 21 000 membres. D’autres groupes, à l’image de "Surveillance Equidés Basse-Normandie" fédèrent les initiatives pour organiser des rondes et des surveillances dans les prés, les haras et les écuries. Par ailleurs, une carte participative a été créée pour recenser les cas et à l’heure où nous écrivons ces lignes, 128 cas y étaient répertoriés.  

Si la résistance s’organise sur les réseaux sociaux, les méfaits peuvent également être élaborés sur ces plateformes. Des groupes secrets Facebook, des conversations Télégram ou Whatsapp mais plus encore : la gendarmerie assure que « des moyens conséquents sont actuellement mis en œuvre, notamment sur les réseaux Internet et le Dark Web » afin d’identifier les coupables, rapporte France Bleu. Le colonel Hubert Percie du Sert, coordinateur de la sous-direction de la police judiciaire de la gendarmerie, a confirmé auprès de l’AFP que « la piste d’assaillants qui agiraient par mimétisme est à l’étude ». L’existence d’un défi macabre expliquerait la recrudescence de cas depuis le mois d’août : les agresseurs seraient galvanisés par l’engouement national autour de cette affaire. En imaginant un scénario plus insidieux, ils pourraient être inscrits dans les groupes d’entraide qui se sont formés sur les réseaux sociaux et s'appuyer sur les informations publiées pour définir leurs prochaines cibles.

Ce procédé expliquerait également que d’autres animaux (non équidés cette fois) aient été mutilés, comme ça a été le cas dans le Lot-et-Garonne où une femelle alpaga avait été retrouvé morte dans son pré, la joue coupée et l’oreille gauche sectionnée le 3 septembre dernier. Le jour suivant, ce sont deux génisses qui ont été mutilées à Sens-de-Bretagne, en Île-et-Villaine. Enfin, cette piste permettrait de comprendre pourquoi autant d’animaux sont agressés à des endroits éloignés en un temps aussi restreint. 


Des affaires non élucidées... sur fond de pistes animales

Sur les 153 enquêtes ouvertes et coordonnées par l’Oclaesp, 28 seulement sont considérées comme des actions humaines volontaires et le travail de la gendarmerie consiste à dissocier les cas accidentels des actes intentionnels commis par la main de l’Homme. Les actes de mutilations de chevaux ne datent pas de cette année : deux cas avaient été recensés dans le Puy-de-Dôme, en décembre 2018 et à l’été 2019. Une pouliche et une jument avaient été retrouvées mortes, leurs oreilles coupées. « Mais les propriétaires n'avaient pas porté plainte dans un premier temps, avant que d'autres affaires soient médiatisées en France », a détaillé le procureur de la République de Clermont-Ferrand, Eric Maillaud à France Bleu Pays d'Auvergne. Entre 2010 et 2013, un propriétaire de chevaux basé au Blanc (Indre) a expliqué à France Bleu avoir retrouvé plusieurs de ses poulains mutilés et décédés : « Chaque année, j'ai eu quatre poulains retrouvés morts avec une oreille coupée. Toujours la même oreille. Je ne suis plus sûr de quel côté, mais ce qui m'avait marqué, c'est que c'était toujours du même côté. L'un avait été égorgé à la jugulaire. Les autres, je n'ai jamais su comment ils étaient morts. À part l'oreille coupée, ils étaient morts sans trace extérieure. »

Si une piste pourrait venir contredire celle d’attaques commises par l’Homme, c’est bien celle de l’attaque animale. Le journal Le Monde (édition abonnés) rappelle plusieurs affaires similaires survenues en Suisse en 2005, dans laquelle le propriétaire d’un âne avait finalement conclu à une mort naturelle de son animal, qui s’était fait par la suite mutiler par des charognards. Le quotidien mentionne également plusieurs affaires du genre survenues au Royaume-Uni entre 1983 et 1993 et en Allemagne de 1993 à 2003. Dans les deux cas, les conclusions étaient les mêmes : si un sadique ou un déséquilibré pouvait être mis en cause dans certaines morts, à la majorité des cas avaient été attribuées des causes naturelles, des blessures accidentelles, des mutilations faites par des charognards post-mortem : « une jument en chaleur peut avoir un comportement aberrant, se frotter contre un poteau ou un objet coupant, et ensuite tenter de soulager la douleur en continuant de se frotter, ce qui occasionne des blessures atroces. Un cheval ne s’arrête pas parce qu’il voit du sang », avait à l’époque expliqué au Guardian Ted Barnes, un ancien enquêteur de la Metropolitan Police Equine Crime Unit, toujours cité par Le Monde.

Cependant, en 2005, aux Pays-Bas cette fois, un "mutilateur de chevaux" avait été arrêté et emprisonné à vie après qu’il eut avoué avoir assassiné un SDF de 50 ans et mutilé plusieurs moutons, chevaux et poneys au cours de sa libération surveillée d’une clinique psychiatrique sécurisée, de 2000 à 2004. Il avait sectionné les organes sexuels des animaux qu’il attaquait, et avait infligé le même traitement à l’homme qu’il a tué dans un parc de la ville néerlandaise de Enschede en 2003.


Si pour l’heure les gendarmeries de tous les départements sont mobilisées, tous les suspects interpellés ont été relâchés. Les auteurs encourent un maximum de deux ans d’emprisonnement et de 30 000 € d’amende pour "sévices graves ou actes de cruauté commis sur un animal".


Pour information, le ministre de l’agriculture Julien Denormandie a annoncé ce mercredi 9 septembre la mise en place d’un numéro gratuit pour les propriétaires de chevaux « pour répondre à leurs questions, pour les accompagner dans les mesures de protection, pour également leur apporter un soutien, parfois même psychologique, face à cette angoisse et cette peur », a détaillé le ministre sur France Info.

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