Conversation avec Roger des Prés de la Ferme Bonheur

Samedi 25 avril, en pleine fête organisée par la Mamie's, j'arrive à attraper Roger des Prés, le propriétaire agité qui court d'un bout à l'autre de sa Ferme Bonheur depuis le début de la journée. Dans le bric-à-brac de la grande verrière, j'obtiens cette conversation sur canapé en cuir de grand-mère.

 

Dans les années 80 tu sors un disque, "Jardin Potager", avec ton groupe, c’est les prémices de la ferme ?

T’as connu ça toi ? T’as connu Bérurier Noir ? Dans la chanson "Salut à toi" il me cite à la fin, "Salut à toi Roger des Prés. Salut à toi l’endimanché", les Endimanchés, mon peu-grou. Bérurier Noir pour nous c’était une teuf. J’avais 20 ans, j’arrivais à Paris et j’croise les Béru. J’rentre sur scène avec eux ! Là BAM, j’me dis "Oh là là, Paris ! Maison ! Maison !" Putain, dernières années post-mitterrandiennes avant que ça chute, dernières années d’insouciance.

D’un groupe de rock alternatif, t’es passé à un lieu alternatif ?

Alterna-qui ? C’est qui celui-là ? Pour définir la ferme, j’parle de lieu de culture, dans le sens absolu du mot culture, tout ce qui fait qu’on n'est pas des bêtes quoi, certes on est conscients mais on mange, on fais de l’agriculture, on fais du disco, on fais les intellos, on fais les bourrins. Y’a un poème de Francis Ponche (sic.) qui est une vrai métaphore de la construction d’un poème, et ça s’applique tous les jours à la construction de ce paysage rural dans le sens le plus universel du terme. On est en Afrique, en Asie, en Russie, on est des bledards, des intellos, des chercheurs… Rien que ça, arriver à faire une teuf avec autant de bobos qui se lâchent ! Mais vas-y mon gars, t’es chez moi, j’l’organise pour que tu puisses aller jusqu’au bout, au milieu des cités les plus pourries et ça fait 3 ans que ça dure. Tout le monde est content, les keufs, la fac, la mairie, les lascars. Tu vois là, dehors, y’a une bande de lascars qui tapent les merguez, ils font le BBQ. C’qui vendent à côté j’sais pas.

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Vous êtes donc légitimes ici ?

Quatre ans après qu’on a pris autorité commune, libre, spontanée, aléatoire et précaire sur ce territoire-là, les proprios, les patrons, l’Epad’, l’Epadesa, tu sais ce que c’est ? Établissement public d'aménagement de la défense Seine Arche, c’est à dire l'État concrètement ! qui nous dit "C’est vachement intéressant ce que vous faites, vous voulez une convention ?" et pendant 5 ans on obtient 4,5 hectares. Officiellement 2,1 hectares mais je prends toute la propriété : là où y’a d’la terre, les arbres, les machins. J’le prends pas d’ailleurs, j’le travaille.

  IMG_1541   IMG_1574   Vous vous définissez comment sur ces terres du coup ?

On est des paysans, des esclaves, des sans-papiers funky. Et ça marche. En même temps on travaille, on donne, on produit une œuvre et on nettoie. Et pas avec un outil mécanique, avec un outil qu’un être humain est capable de faire tout seul en se démerdant. J’le redis, la ferme c’est néolithique funky. Un peu disco, même. Putain l’endroit peace que j’ai fait là, au milieu de ce désastre urbain. T’as tourné un peu autour ? La prison, la FAC, le conseil général des Hauts de Seine, le quartier des affaires de la Défense, la mairie communiste, les HLM, les autoroutes, les usines, c’est l’hyper urbain ! C’est un refuge, les abeilles connaissent la place. On a des essaims qui viennent se refugier chez nous. Y’avait un papillon d’Europe au pied du Conseil Général, rouge et noir, les couleurs de l’anarchie, t’y crois ? Il fait une chenille jaune et noir, genre chaussette maya. Il est chez moi maintenant, on l’appelle la goutte de sang.

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Vous avez récupéré un territoire au profit de la nature, et maintenant que vous avez fait vos preuves on vous en remercie ? 

Récupération agro-politique complet ! Que du nettoyage, on fait leurs poubelles sur des terres parmi les plus polluées de France, juste derrière le remblai. Et ça marche ! Déjà d’un point de vue social c’est un truc de malade, les gens te donnent du travail de sans-papier. C’est un travail de sans pap’ qu’on fait là, mais on le fait en teuf. On est en train de dépolluer le truc. Agro-polytech vient d’arriver, le musée d’histoire naturelle, et d’autres trucs qui nous tombent dessus en criant "Putain, c’que vous faites !" C’est des labels scientifiques.

  IMG_1664   IMG_1670   Y’a un projet derrière tout ce travail ?

C’est le dimanche. J’appelle ça le Pré, le parc expérimental. Y’a des milliers de personnes qui viennent donner. Donner tu connais ce mot-là ? Donner des heures de travail à la pioche genre bledard. Pioches et pelles sur un remblai. Toutes les pollutions sont là, au-dessus de l’autoroute A14, derrière le quartier d’affaire de La Défense. Dans leurs sacs ils ont une tarte aux pommes faite le matin pour le goûter. On fais d’ces corvées. L’enjeu politique est là. J’espère que ça va marcher. Si la Mamie’s a des couilles et que mon conseil d’administration associatif a des couilles. Tout l’enjeu est d’être aussi nerveux sur ce nouveau terrain en acoustique qu’ici avec de l’électricité. Et là on mettra de la musique de négros, de bougnoules, de latinos… On a une piscine, un nid d’oiseaux d’Afrique du Sud… Le rêve de la ferme, c’est le plan teuf, et ce plan-là.

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Mais la Ferme Bonheur ce n’est pas que la teuf, on y retrouve d’autre projets, notamment poétiques, tu peux m’en dire plus ?

Y’a le plan intello, arty, théâtreux. Des vertus politiques de la poésie ou de l’immanence politique de la poésie. Par exemple ma palissade. Avant elle était toute taguée. Un jour, j’sais pas pourquoi, je prends un gros pinceau noir et j’mets ce vers américain de 1855, en grandes lettres d’1m50 : "Étranger qui passe, tu ne sais pas avec quel désir ardent je te regarde", et plus rien, terminé, plus jamais un tag. Puis le ministère de la culture invente le Printemps des Poètes, alors on gratte 3 tunes et demi pour le faire. Cette année c’était l’insurrection poétique. Y’a un véritable effet littéraire, ce qu’on appelle le palimpseste. C’est à dire que pour le Printemps des Poètes, c’est visible quelques semaines après c’est fini, les vignes poussent et hop, c’est un autre poème, le pinard. Et à l’automne, ça tombe et on remet la palissade. Écriture sur écriture. Pour résumer l’affaire, c’est une recherche, une tentative poétique, au sens politique du terme.

  IMG_1751   IMG_1839   D’autres projets pour l’avenir ?

Va y’avoir des keu-tru, normalement tout les vendredi soirs projection cinéma gratos, et puis bouffe autour. L’ouverture des bains aussi, hammam el gaouri, pire qu’au bled, mieux qu’à Monaco. Teufs, Mamie bonheur, un week-end sur deux plus arty. Des spectacles vivants et des concerts filmés. Et tout les dimanches on va taffer au champ. Ça va être une très belle saison. Ici c’est plein de joie, si j’claque maintenant, ça va, j’aurais bien taffé, et j’aurais bien kiffé. Inch’allah, comme ils disent.

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