#backtothestreet cimente la photo à la rue

En se baladant le nez au vent dans les rues de Paris, le promeneur observateur aura sûrement remarqué de petites plaques de verre cimentées aux murs. Chacune renferme une photographie, avec parfois dans le coin gauche ou droit du bas, cette inscription en lettres capitales : #BACKTOTHESTREET. Encore un street-artist activiste qui élit Paris et ses rues comme son terrain de jeu favori, vous dites-vous. Pas si sûr ; on a rencontré le bonhomme pour en savoir un peu plus et vous mettre dans le secret. 


Première rencontre

La première "plaque" que j'ai vue, c'était dans le 18e. J'étais en pleine distrib' avec Julie, on venait de se rejoindre pour aviser de la suite, il faisait froid et gris. Sur le mur juste derrière elle, je vois cette photo, collée semble-t-il, de taille similaire à celle des pierres qui le composent. Je me dis tout de suite que c'est trop cool d'intégrer de la sorte une photo dans le décor, et m'approche pour voir de plus près. « T'as vu ? Ah ouais c'est carrément cimenté, c'est cool comme idée. » Julie, elle, remarque immédiatement la photo même, une prise de vue sous un tunnel du périph', un puit de lumière éclairant les voitures qui tracent sur l'asphalte.

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« Woah ! elle est belle la photo ! » dit-elle avec dans la voix cette intonation enfantine et admirative qui lui va si bien. C'est vrai qu'elle est vraiment belle cette tof, mais moi c'est plutôt le procédé de collage qui m'interpelle. J'avais jamais vu un truc pareil dans la rue, je me demande qui fait ça. Plus tard dans la journée, j'en verrai d'autres dans le quartier, et en rentrant chez moi, vers Goncourt, encore d'autres, sur le croisement fatal des rues Bichat, Marie et Louise et Alibert (l'emplacement du Carillon et du Petit Cambodge) et jusque dans ma rue. C'est clair, il faut rencontrer ce type.


Rendez-vous au Cadran du Nord

Après avoir farfouillé vite fait sur le net grâce au hashtag-signature, j'envoie un message sur Twitter à l'intéressé. Il me répond très vite, et rendez-vous est pris en face de la gare du Nord, dans le café sus-cité.

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Je m'attends à tomber sur un jeune hipster tout content de lui, je me retrouve en face d'un type tout normal, la quarantaine bien entamée, un béret-casquette vissé sur la tête. Après m'être excusé pour mon retard, on entame la discussion autour de cafés allongés. J'avais préparé des questions et tout, mais le bonhomme est tellement loquace et enthousiaste que ça n'a vite plus eu de sens de les lui poser. On discute donc, tout simplement, et je prends des notes sur mon cahier rose.


Genèse

Léon (nom d'emprunt, j'avais aussi pensé à Edmond et Jean-Luc, mais Léon c'est bien, ça prête une image un peu dangereuse au personnage) a commencé son activité de "décorateur urbain" il y a un an et demi à peu près. A la base, Léon est photographe, une passion qu'il entretient et exerce depuis qu'il a 15 ans. Il parcourt les rues du monde entier pour immortaliser leurs habitants, à la recherche de couleurs, de visages, mais surtout d'authenticité : il faut que le cliché percute instantanément l'œil et touche au cœur.

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Le principe de "photo volée" a donc logiquement sa préférence, pour la "vérité" qu'il confronte, mais aussi pour la petite dose d'adrénaline qu'il apporte chaque fois. Cependant, il se met depuis peu au portrait et demande à ses modèles d'un jour de poser pour lui, comme ce fier et élégant monsieur devant la gare du Nord.

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C'est en voyant "Faites le mur !", le désormais culte film de Banksy, que notre ami a une révélation : pour diffuser son travail, le meilleur des médias, c'est la rue. Dans ses cartons, des tonnes de clichés n'attendent que ça ; il se dit que plutôt que de les entasser chez lui, il va les coller. Eurêka !


La rue, la nuit

Le protocole de collage est plus ou moins le même à chaque fois. De nuit, toujours, et en scooter. D'après ce que j'ai pu comprendre aussi, Léon est d'humeur plutôt joyeuse quand il s'y met, à tel point qu'il lui arrive d'avoir oublié le lendemain où il a collé pendant la nuit. Je l'imagine donc, un peu rond, enfourcher son scoot, seau de ciment et truelle sous la selle, carton de photos dans le top case. Il salue ses compagnons et démarre dans la nuit, sa cape claque au vent. La nuit, son alliée, qui masque son action pour n'en laisser visible que la gloire au petit matin, et qui le protège de la foule, mais aussi des autorités. En effet, ce qu'il fait est illégal (d'où l'anonymat) et pourrait s'apparenter, dans l'esprit de certains, à de la "dégradation de mobilier urbain", ou à du vandalisme, tout simplement. Il a d'ailleurs une chouette anecdote à ce sujet, Léon.

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« Un soir j'suis allé coller vers Arts et Métiers, vers 1h et demi. J'sais pas si tu vois y'a un square avec des espèces de plots carrés en marbre, de juste la taille de mes plaques. On dirait que le truc est fait pour ça, je pouvais pas passer à côté, tu vois.

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Donc j'y vais, je laisse mon sac de photos dans un coin et je prends juste de quoi faire une plaque. Là je vois passer une voiture, à deux à l'heure. Je grille que c'est des flics, on se regarde, je flippe un peu, c'est quand même illégal ce que je fais, et j'avais pas du tout envie de passer la nuit au poste. Donc je fume ma clope, je fais genre je me balade quoi. Les mecs s'arrêtent, me demandent ce que je fais là, et un de leurs gars débarque avec mon sac. J'suis niqué, j'me dis que je vais aller en zonz ou prendre un méga amende. Un des gars me demande : "C'est vous qui faites de la déco urbaine ?" J'ai tout de suite kiffé l'expression, que j'ai gardée depuis du coup. Je réponds "Heu, en quelque sorte..." Miracle, les gars regardent mes tofs, et en fait ils kiffent, ils me posent des questions et tout, me disent que c'est cool ce que je fais et me laissent repartir. »


Décorateur urbain, pas street-artist

Voilà donc notre bonhomme propulsé "décorateur urbain" par la police, donc quelque part, par l'Etat. Je me demande si ce statut pourrait dès lors avoir une valeur juridique, mais c'est un autre problème. Léon m'assure qu'il est important pour lui qu'on ne l'assimile pas à un street-artist, êtres de lumière qu'il admire par ailleurs, mais qui n'ont pas la même vocation. Léon est photographe, et la rue n'est pour lui qu'une espèce de galerie géante et gratuite si on veut, en somme le meilleur moyen de diffuser son travail. Les street-artists « font des trucs de fou, ils font du rappel pour afficher leurs œuvres, se mettent en danger, esquivent la police en permanence, ont un message à portée souvent politique. Moi, je veux juste montrer mon travail de photographe, et rendre ces photos à la rue, d'où elles sont tirées ». "Back to the street", ouais vous avez capté le concept. S'il gagnait un César du meilleur décorateur urbain, Léon commencerait sûrement son discours comme ça : « Je voudrais remercier avant tout la rue, sans qui je ne serais rien... »

Son humilité et sa discrétion - qui l'honorent - n'empêche cependant pas quelques abrutis d'endommager ou même de voler ses plaques. « C'est incroyable le nombre de plaques que j'ai retrouvées cassées ou sur lesquelles on avait dessiné au marqueur. Parfois les "ajouts" c'est joli, du coup je les photographie et je les mets sur mon profil urbacolors, mais parfois c'est juste mal intentionné. Le pire c'est le vol, déjà parce que c'est dommage de les enlever à la rue, et surtout parce que ça laisse une vieille trace dégueulasse sur le mur. »

backtothestreets photo street art

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Et ensuite ?

Quand je lui demande s'il a des projets d'expo ou des trucs dans le genre, Léon sourit : « Tu sais moi je suis un gars de la rue, j'habite dans le coin depuis plus de 20 piges, j'ai pas de prétention "street-artistique", tout ce que je veux c'est que les gens voient et aiment mes photos. Les vernissages et tout j'ai déjà fait, et franchement à part tes potes et deux-trois pique-assiette, personne vient jamais, donc à moins que tu sois déjà connu, on s'intéresse pas à ton travail. Je vais continuer à voyager, à prendre des photos et à les coller, ça me va bien comme ça. J'ai récemment collé à New York par exemple, et j'ai eu des bons retours, ça fait plaisir. »

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Bon c'est pas tout ça mais ça fait presque une heure qu'on discute, va quand même falloir que je retourne bosser moi. Je lui dis que je vais payer les cafés et tracer, il me demande si c'est le boulot qui paie. J'y avais même pas pensé, je vais garder la note. « Eh ouais, c'est du taf ça aussi ! » me lance-t-il en me faisant un signe de la main, avant de disparaître dans le flot continu de passants que charrie la rue. Du taf ouais, mais en même temps deux longs cafés, c'est à peu près le prix de revient d'une demi-douzaine de ses plaques. L'art n'a pas de prix, sauf pour les artistes.

© photos : #BACKTOTHESTREET backtothestreets photo street art backtothestreets photo street art backtothestreets photo street art backtothestreetp21 backtothestreets photo street art backtothestreets photo street art backtothestreets photo street art backtothestreets photo street art backtothestreets photo street art backtothestreets photo street art backtothestreets photo street art backtothestreets photo street art backtothestreets photo street art backtothestreets photo street art backtothestreets photo street art

Si vous en voulez plus les amis, c'est dans la rue que ça se passe, ouvrez grand vos yeux ! Page urbacolors de BACKTOTHESTREET

© photos : #BACKTOTHESTREET

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