Pépite : Dans le 15ème, une auberge vietnamienne chargée d'histoire

Mr Quan devant son échoppe, Le drapeau de la Fidélité © Manon Merrien-Joly

Mr Quan est un ancien prof de philosophie vietnamien. Il tient depuis 1984 une échoppe aussi typique que chargée d’histoire du côté de Vaugirard. On s’est attablés au milieu des livres, pour le laisser nous conter son histoire.

A l'intérieur du Drapeau de la Fidélité, ça sent un mélange rassurant de sucre et de friture. Peu de tables, petites, et des livres, beaucoup. Accoudé au bar, un habitué qui porte une banane à paillettes boit un coca en discutant avec le patron, le fils de Mr Quan. Il a repris l’échoppe en 2017. Alors quand on demande à son père, assis dans le coin gauche de l’échoppe pour pouvoir la voir en entier : “et vous, vous profitez de la retraite ?” , il répond en souriant : “- Moi ? J’habite en haut. Mais chaque matin, je suis là, j’ouvre et je fais le ménage jusqu’à midi et demie et je monte me reposer. Je redescends à trois heures pour garder la boutique pendant qu’il fait des courses.” dit-il en montrant son fils.

Le Drapeau de la Fidélité, berceau du "capitalisme humanitaire"

Pourquoi le Drapeau de la Fidélité ? “Parce que je suis fidèle au drapeau capitaliste humanitaire !” L’expression peut interroger, voire décocher un sourire aux plus cyniques. C’est lui qui a inventé le concept, qu’il résume par “travailler et se soucier des autres”. C’est "le soleil, contre le communisme, l’étoile, la nuit ! ” Mr Quan a écrit cinq livres. Il développe le concept du capitalisme humanitaire dans un ouvrage du même nom et dans Un monde meilleur (auto-édités). Il sort ses livres d'un sac plastique, soigneusement rangés en rang d'oignons sous un paquet de pains à burger, et les propose à la vente dans son échoppe.

Je lui demande s'il est déjà retourné au Vietnam. "Si j'y retourne, c'est pas pour y vivre, c'est pour y faire la révolution !" S'exclame-t-il avec un grand sourire exempt de quelques dents. Mr Quan a étudié la philosophie à Saïgon, jusqu'à ce qu'en 1975 les communistes arrivent au pouvoir et chassent les étrangers. Alors sa femme, qui a la nationalité française doit quitter le pays : il partira avec elle. Sans-papiers, plusieurs petits boulots plus tard, il ne peut pas exercer en tant que professeur. Alors ce sera l'usine. Il travaille dans une pharmacie le jour, sort les poubelles d'un hôtel la nuit. Pendant cinq ans, il épargne jusqu'à s'offrir son premier restaurant à Pierrefitte. Puis il le revend, et tombe sur cette adresse au détour du 15e arrondissement. On est en 1984, il plante alors le drapeau de la fidélité au 21 rue Copreaux.

Le drapeau de la fidélité Paris 15e arrondissement auberge vietnamienne Un client boit une bière au Drapeau de la Fidélité © Thomas Reka

Les murs et les meubles ont toujours été gonflés de livres. Mr Quan n'a pas trop lu à son arrivée en France, qui peut cumuler deux jobs jour et nuit et terminer un bouquin ? Alors ces livres trônent, souvenir de son ancien boulot à la bibliothèque nationale de Saïgon. Autour de nous, de grands classiques de la littérature française, prisés par les étudiant.e.s qui s’attablent aussi pour l’un des bo buns les moins chers de la capitale, et s'imprégnent des souvenirs du lieu, et des hommes qui le font.

Le Drapeau de la Fidélité
21, rue Copreaux - 15e

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