On a visité l'expo très controversée « LE CHE à Paris »

© Guerrillero Heroico d\\\\\\\'Alberto Korda

Depuis le 20 décembre dernier, l'Hôtel de Ville accueille l'exposition "Le CHE à Paris", consacrée au révolutionnaire argentin. Basée sur la biographie de Jean Cormier (Che Guevara : compagnon de la révolution) et organisée par l’association Pachamama (la «Terre Mère» des Incas), l'événement s'appuie sur le surnom que lui donnait Fidel Castro « el polyfacético » (« le multifacette ») pour présenter le Che, né le 14 juin 1928 à Rosario en Argentine, et exécuté le 9 octobre 1967 à La Higuera en Bolivie. 

Impossible de ne pas croiser ma visite de l'exposition avec ce tweet d'Anne Hidalgo qui y voit un « hommage à une figure de la révolution devenue une icône militante et romantique » et déclenche ainsi une polémique : certains l'accusent de faire "l’apologie d’un criminel communiste" tandis que la députée LR Valérie Boyer dénonce les "indignités" et que Luc Ferry, ancien ministre de l'éducation, condamne la célébration d' « une crapule sanguinaire qui a personnellement torturé et assassiné de sa main 130 malheureux dans l’abominable camp de concentration et de torture qu’il dirigeait.»

Interrogé par France Info, le service communication de la mairie de Paris a précisé que la maire de Paris  « ne dit pas 'Vive Che Guevara', elle ne dit pas qu'il est une icône romantique mais qu'il l'est devenu ». «Il est faux de dire que Che Guevara n'est pas devenu une icône romantique. Il l'est pour un tas de gens. Sa tête se trouve sur des tee-shirts, des sacs, etc. L'exposition parle justement de l'écart entre la réalité et la légende » précise la Ville.

Elle poursuit en déclarant : « Tout l'enjeu de l'exposition, c'est de questionner cette réputation, de savoir comment la légende s'est construite ». Pour elle, la polémique « a été instrumentalisée par l'extrême droite ». Et conclue : « Tous ceux qui se posent des questions feraient bien d'aller voir l'exposition avant d'en parler ». C'est donc ce que nous avons décidé de faire.

Samedi, 15h30. Me voilà dans le salon des tapisserie prête à en découdre avec cette polémique.  La première image du Che qui s'offre au visiteur en impose puisque l'exposition s'ouvre sur la célébrissime photo du Che prise par Alberto Korda à la Havane. Celle-là même qui est reprise aujourd'hui sur tout un tas d'objets dérivés (de plus ou moins bon goût d'ailleurs) et qui s'affichent dans bon nombre de chambres d'ados. A ses côtés, le tableau devant lequel le Che s'asseyait pendant des heures au Louvre : La Nef des Fous.  C'est ce tableau qui a inspiré les artistes exposés qui rendent hommage au Che à l'occasion des 50 ans de sa mort. 

Après avoir longé une série de dessins représentant les sévices infligés aux populations au cours de la colonisation espagnole, on tombe sur une réplique de la "Poderosa II" ("la puissante") que le Che a chevauchée avec son ami biochimiste Alberto Granado lors de leur périple en Amérique Latine. « C'est dommage qu'ils n'aient pas montré la moto d'origine » regrette un couple derrière moi. Selon la biographie de Jon Lee Anderson*, celle-ci aurait été tellement endommagée que les deux hommes l'auraient abandonnée du côté de Santiago de Chili. Une explication qui manque sur l'écriteau qui l'accompagne et qui précise simplement : "La fameuse Poderosa II chevauchée par Ernesto et Alberto lors du périple en Amérique latine".

Les multiples facettes d'Ernesto Guevara nous sont ensuite présentées à travers photos, coupures de presse et objets divers : le Che tantôt littéraire doté d'une "soif d'apprendre qui enrichit considérablement sa vision du monde", tantôt médecin, lorsqu'il "soigna les lépreux de l'Amazonie péruvienne, ôtant leurs bandages et jouant aux foot avec eux". Mais même la partie sur sa vie de guérillero le hisse sur un piédestal dont malheureusement, il ne redescend jamais vraiment. Pas une victime n'est mentionnée alors que la note explicative rapporte les paroles de Castro, qui assurait que le Che était un "artiste de la guerilla".

On reste toujours un peu sur notre faim, tentant de relier les différentes personnalités du révolutionnaire et de faire le lien avec les toiles librement inspirées de la Nef des Fous présentées à l'étape d'après, avec les sculptures et dessins alentour, se rapportant au Commandante mais jamais vraiment à sa relation avec Paris...

En parlant de Paris, noyau central de l'exposition et ville que le Che considérait comme "une nécessité biologique", elle n'occupe qu'un mur seulement de l'exposition, sur lequel sont apposées des photos d'époque des lieux qu'il avait l'habitude de fréquenter (l'ambassade de Cuba, La Sorbonne ou les Champs-Elysées). On apprend aussi qu'il parlait couramment le français, sans vraiment plus d'explications supplémentaires sur son rapport à la France.

On a donc brièvement rencontré le Che littéraire, sportif, voyageur, médecin-psychothérapeute, le photographe, l'amateur d'art, sans le connaître vraiment ni surtout entrevoir le tyran extrémiste, celui qui était jugé par son compagnon Castro d'« extraordinairement agressif » dans les combats**, qui a exécuté de sang-froid et parfois à la main les guérilleros de la révolution cubaine accusés de trahison. On sort de l'exposition frustrés, frustrés de ne pas avoir assez vu du Che, de Paris, et surtout de n'avoir vu aucune part de son côté sombre et violent, aussi extrême que l'étaient ses idéaux. Mais bien sûr, on vous laissera visiter l'exposition et vous faire votre propre avis.

Le Che à Paris, une figure de la révolution
Hôtel de Ville
5, rue de Lobau - 4e

*Che Guevara: A Revolutionary Life de Jon Lee Anderson, 1997

**Fidel Castro on Che Guevara : Speech by Fidel Castro was given on October 18, 1967.