Jérôme Pacman - Être et temps

Sans doute est-il un peu saoulé qu'on lui ressasse sans cesse son glorieux passé, mais c'est un fait, Jérôme Pacman fait partie de la légende de la techno française. Ceux qui ont quelques kilomètres au compteur se souviendront de ses sets larmes (gouttes ?!) à l'oeil lors des soirées Mozinor, tandis que les plus jeunes d'entre-vous seront invités à réviser leur classiques, histoire de comprendre de quels mythes le personnage est fait. Même si l'alcool ne fut pas nécessaire pour délier les langues, nous avons quand même bu, et discuté de psycho, de diable au corps, de djing, des vicissitudes de la vie et de plateau d'huîtres... Entretien avec un vrai vrai bon mec. Ouais.

Peu de gens savent que tu as fait des études de psycho. Avoir lu Freud et Lacan, ça t'a aidé pour ta longue carrière ? Peut-être... Peut-être que que ça me donne des outils pour analyser la musique quand je la joue ou que je l'écoute. Pour l'anecdote, à 20 piges, quand je dansais, on m'appelait « le psychanalyste » sans que l'on sache que je faisais de la psycho, c'était assez marrant.

Pourquoi tu t'es dirigé vers cette matière ? C'était surtout pour mieux connaître l'être humain. C'est par la philo que je suis venu à la psycho. Au lycée, je suis tombé sur un super prof de philo. Là, tout à coup, je me suis mis à triper sur le temps, l'espace, l'esprit, les grands sujets existentiels. Par la philo, je suis donc passé à la psycho-socio. J'ai fait ces études-là en parallèle au djing pendant 2-3 ans.

Tu penses qu'il y a quelque chose de psychanalytique dans la musique électronique ? Complètement, ça peut être une thérapeutique. L'hypnose, ça peut dénouer pas mal de choses. Y'a toute une partie de la scène qui joue sur ce côté hypnotique, ça permet de dépasser certains états par la répétition. L'égo est en pleine dissolution, c'est plutôt sain.

Jerome Pacman

Il m'a semblé comprendre que tu avais une assez grande propension à faire la teuf. Ce diable au corps, tu l'expliques comment ? Je crois savoir d'où ça vient... Quand j'étais gosse, le mari de ma mère avait monté une petite discothèque dans notre garage, ils avaient l'habitude de faire venir des amis. À 7-8 piges, je les voyais faire la teuf et je trouvais déjà ça très sympa. Un peu plus tard, ma mère a repris un bar, tous les week-ends, les gens mettaient des sous dans le juke-boxe et dansaient ; ce truc-là m'a toujours plu. À 14-15 ans, comme c'était en Province et que tout le monde connaissait tout le monde, grâce au bar de ma mère, je pouvais rentrer en discothèque. Donc oui, très tôt, j'ai aimé mettre le nez dehors en sirotant mon petit Malibu Coca.

Ça, ça ne te passe pas... Non, ça fait partie de moi, et cette manière d'aimer la nuit et la musique m'a toujours permis de créer des liens avec les autres. Je suis toujours animé par l'impression que j'avais de la première fois où je suis rentré dans un club, ça m'illumine toujours autant, la découverte d'un club, l'ambiance d'une soirée... Faut garder de la spontanéité et une certaine innocence.

Les conseils à donner à des DJ's avancés qui aimerait progresser ? Déjà, faut qu'ils se mettent à la production. Aujourd'hui, c'est la production qui te fait connaître plus que le djing. Après, pour bâtir un mix, j'ai pas vraiment de conseils, je marche vraiment à l'instinct. Par exemple, je n'ai rien contre un mix de 3 heures sur le même bpm qui décline la même idée à l'infini. On a l'impression que c'est toujours la même chose, mais en fait, chaque disque valide celui d'avant, et l'idée est de plus en plus prononcée au fil que les choses avancent, tout se passe dans les nuances. Ça, c'est vraiment super intéressant. Après, faire des ruptures en plein milieu d'un mix, je trouve ça très bien aussi, y'a des mecs comme Romain Play qui sont très forts pour faire ça. Non, vraiment, y'a pas de façon de faire, parce qu'une fois qu'on s'enferme dans un style, on est bloqué par les automatismes. Faut de la technique, c'est sûr, mais une fois qu'on a cette technique, on y pense plus, et c'est à partir de là que l'on devient dj.

Quand Greg G dit que tu es l'essence du DJ, ça te fait quoi ? Je pense qu'il dit ça par rapport à la manière que j'ai de mixer. Quand il dit « essence du dj », c'est sans doute en référence à ce côté large de ce que je peux jouer, et aussi à ma manière « très mixée » de jouer, on en revient toujours à la façon de faire un troisième « disque » à partir de 2 disques. Greg, il me connaît depuis les débuts, ça doit être mon premier fan quasiment. Au début, il écoutait des choses plus costauds, et il m'a dit récemment que mon son l'avait complètement ouvert sur des choses plus riches musicalement.

Jerome Pacman

En 20 ans de carrière, c'est quoi le truc le plus dur à encaisser ? Quand t'es en haut de l'affiche, tout le monde te lèche, et quand ça marche moins bien, on te tourne le dos. Se faire encenser, et 3 ans après, se faire démonter, c'est un peu hardcore. Le problème, c'est qu'on ne te permet pas vraiment l'erreur. Aujourd'hui, j'ai quand même l'impression qu'on est plus tolérant, un peu plus détendu. Ouais, à une époque, c'était plus dur, si un soir, t'étais pas vraiment en forme sur ton set, tu te faisais déchirer. Et comme y'avait pas les réseaux sociaux, le bouche à oreille avait plus de poids, donc du coup, paraissait plus véridique.

Après toutes ces années passées dans la teuf, qu'est-ce qu'on n'a plus envie de se mettre comme substances ? La plupart (rires) Les cartons, les machins comme ça... j'ai bien aimé les quelques expériences que j'ai eues avec le lSD 25, mais j'en ai jamais pris des masses non plus.

Ce que les gens peuvent se mettre dans le cornet, pour toi, ça influence beaucoup une soirée ? Tout le monde fait vraiment ce qu'il veut de ses fesses, je ne suis contre rien. L'important, c'est de ne pas avoir une approche trop destructrice : le seul truc qui me désole, c'est de voir des gens se la coller en teuf comme s'ils vivaient leur dernier jour, alors qu'en fait, ça devrait être leur premier.

Pour toi, la musique électronique est-elle toujours aussi libertaire ? Oui, elle véhicule toujours un certain nombres de principes que l'on peut qualifier de « libertaire ». Par contre, je n'ai jamais trouvé que cette musique était « sexuelle », je ne la trouve pas faite pour se rencontrer de cette manière-là, je pense que c'est plus fin que ça : on est plus dans des rapports de consciences que dans des rapports physiques. Après, oui, sortir dans une soirée, c'est toujours s'ouvrir à un espace de liberté, s'il n'y avait plus ce côté, j'aurais arrêté la musique depuis un bon bout de temps.

Si tu n'avais pas fait de musique, tu aurais fait quoi ? Psychiatre dans un asile de fou. Je suis sûr que ça m'aurait botté d'essayer de rentrer dans leur monde.

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Parfois, tu n'es pas un peu frustré de ne pas avoir la reconnaissance internationale que tu mériterais ? C'est vrai qu'à un moment, je suis retombé. Mais cette reconnaissance, je l'ai eue, donc du coup, je ne suis pas vraiment demandeur. Les allers-retours, les avions du jeudi au dimanche, tout ça, je l'ai fait. Après, c'est vrai que j'aimerais bien que ça recommence plus sérieusement, sans que ce soit obligatoirement la folie. Je sais pas, à une époque, j'ai pas beaucoup produit, j'étais pas forcément content de ce que je faisais, je n'étais pas très assidu non plus. Je suis resté longtemps dj parce que je préférais faire ça que de rester dans un studio, j'ai beaucoup écouté, je me suis aussi mis pas mal en retrait pour digérer. Là, effectivement, je me sens mieux pour ça, mes dernières prod' ont plutôt des bons retours, ça m'encourage vachement pour l'avenir.

Ton petit remède « Pacman » contre la gueule de bois ? Là, j'ai trouvé un produit fabuleux qui s'appelle Véga 1, c'est un concentré de vitamines naturelles, et c'est assez incroyable. Ça ressemble à une soupe assez épaisse, et ça te met la patate pour la suite des opérations. Sinon, une bonne douzaine d'huitre, c'est hyper efficace aussi.

On ne peut que vous conseiller d'acquérir « Merry Go-Round » sur le label La Vie en Rose, son nouvel ep orienté plutôt house dancefloor.