Franck-Olivier Laferrère, l’art des E-Fractions littéraires

C’est une maison atypique, E-FRACTIONS, dirigée par un éditeur gonzo, toujours la clope aux lèvres : Franck-Olivier Laferrère. Un type qui fait cohabiter d’illustres pointures de la littérature avec de parfaits inconnus, qui défend la littérature, en numérique et en papier. Un type qui donne envie de lire. 

E-FRACTIONS, pourquoi ce nom ? Tu veux forcer la porte de la littérature ?

E-FRACTIONS est la transcription au domaine de l'édition de la "théorie des effractions", cette idée que plutôt que d'attendre Le moment juste pour changer le monde et/ou dépenser toute son énergie dans la seule dénonciation et l'opposition brute à tout ce qui ne nous convient pas, on peut mobiliser nos ressources pour ouvrir des brèches, créer des respirations, commettre des effractions au cœur d'espaces a priori clos. Quand bien même le système, et particulièrement le système capitaliste qui possède cette incroyable capacité à tout digérer et réutiliser à son profit, refermerait très vite cette brèche que nous aurions ouverte. Peu importe, nous en ouvrirons d'autres... Et dans ce cas précis c'est donc moins la porte de la Littérature que celle de l'édition de littérature que nous voulons forcer, ne serait-ce que parce que seuls les écrivains sont capables de bousculer la langue et donc la littérature. E-FRACTIONS, tant dans sa dimension éditoriale que dans sa dimension de numérisation et de diffusion des catalogues d'autres éditeurs est un outil, pour ne pas dire une arme, pour tenter d'ouvrir une brèche dans le vase clos de l'édition traditionnelle et donc tenter de mieux faire circuler auprès du plus grand nombre quelques-unes de ces voix singulières qui incarnent la littérature d'aujourd'hui.

 

Quelle est la ligne éditoriale dE-FRACTIONS ?

S'il y a un socle à la création d'E-FRACTIONS, c'est notre envie commune de défendre et de promouvoir des voix singulières qui tendent à dire le monde dans lequel nous nous efforçons de vivre ensemble. L'écrivain espagnol Javier Cercas a dit un jour "S'il y a une voix, il y a une histoire", c'est vraiment ce en quoi nous croyons. Ce qui compte pour nous ce n'est pas le genre ou même l'histoire, mais la voix qui porte le récit. Pour être plus clair, la littérature dite de divertissement ne m'intéresse pas du tout, ce qui m'intéresse c'est la littérature de nécessité, cette lutte avec l'écriture dans laquelle s'engagent quelques-uns, souvent malgré eux, la littérature de celles et ceux qui ont, parfois sans le savoir, quelque chose à dire... Lorsque je dis "parfois sans le savoir", je parle de ce savoir que seul l'écrivain détient et qu'il ignore parfois détenir et qui ne peut surgir que dans sa lutte avec l'écriture, ce qui lui échappe donc. Ça, ça m'intéresse... Défendre la littérature y compris dans son format numérique, c'est continuer de croire que si quelque chose de neuf peut advenir dans la pensée, ça ne pourra se produire que par et dans la littérature, qu'elle soit de fiction, d'exo-fiction (autofiction) ou de pensée (essai).

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Comment « castes »- tu tes écrivains ?

En les lisant... Je me fous de leur genre, de leurs manies (oui, au pluriel parce que...) de leur couleur, de leur croyance religieuse ou politique, la seule et unique chose qui compte c'est leur langue/voix, cette manière unique que chacun d'entre-eux a de faire "langue" avec les mots communs. Et sans doute aussi, mais c'est très subjectif, ce que je sais ou sens, ou crois sentir ou percevoir, du prix qu'ils sont prêts à payer dans leur vie quotidienne et personnelle pour réussir à sortir quelques pages qui valent la peine... Les faiseurs qui font joujou avec la littérature parce qu'elle pourrait hypothétiquement leur rapporter, m'indiffèrent et je passe à côté... Ce qui nous intéresse, parce que c'est un point d'accord fondamental entre tous les membres d'E-FRACTIONS, c'est d'offrir un espace de liberté à ces écrivains-là, un lieu où pouvoir publier ce qu'ils ne publieraient pas ailleurs, peut-être parce qu'ailleurs le modèle économique repose tout entier sur le dieu du Marketing et que pour plaire à ce dieu-là, il faut être prêt à sacrifier de sa singularité...

 

Que fait un éditeur-écrivain la nuit ?

Quand je ne dors pas ou que je ne dévore pas des séries au kilomètre ? En septembre dernier, j'ai eu la chance de passer un long moment avec Lyonel Trouillot qui me disait (nous parlions évidemment d'écriture) "la nuit est mon domaine", m'expliquant que c'était vraiment là son moment privilégié pour écrire. Moi ça n'est pas mon cas, je n'écris pas la nuit, j'écris ou lis les manuscrits au petit matin. La nuit je vis. Ce que j'aime faire, lorsque je ne suis pas avec ceux que j'aime en train de manger et boire dans des cantines connues* c'est sortir seul et dériver au fil de la nuit, éviter les endroits trop branchés ou trop identifiés parce que ce sont des lieux où chacun vient avec "la somme de tous ses actes", cette vision hégélienne tenace d'un homme réduit à ses seuls actes et contre laquelle, finalement, je crois que j'écris, pour découvrir des bars improbables où tout le monde se fout de qui tu es et de ce que tu fais dans la vie... Des endroits où goûter fugacement le privilège de l'anonymat social...

FOL EFRACTIONS  

* Tes lieux préférés ?

Chez Joséphine : 25 rue Moret, 75011 Paris

Le Bistrot d'à côté: 18 rue Lalande, 75014

Le Cannibale Café: 93 rue Jean-Pierre Timbaud, 75011

La boucherie Roulière : 24 rue des Canettes, 75006

La Vénus Noire : 25 rue des Hirondelles, 75006

Le Thédes écrivains : 16 rue des Minimes, 75003

 Site internet d'E-Fractions

Event ce mercredi 18 mars au Cannibale Café