Peut-on encore faire la fête à Paris ?

L'Assemblée Plénière convoquée mercredi dernier par le Conseil de la Nuit a permis aux professionnels et aux usagers du Paris nocturne de faire le bilan sur l'année 2017. L'occasion de rappeler, surtout, que la fête à Paris sera toujours soumise aux problèmes des nuisances sonores, ce qui semble entériner l'idée d'une fête difficilement conciliable avec la spécificité parisienne. D'autres problèmes ont également été soulevés. Résumé. 


C’est dans l’Auditorium de l’Hôtel de Ville que se réunissait, mercredi dernier, le Conseil de la Nuit, créé en 2014 suite aux États Généraux de la Nuit convoqués en 2010 après, notamment, le lancement en grande pompe de la pétition initiée par Eric Labbé, "
Paris : quand la nuit meurt en silence". Il aura fallu ainsi quatre ans pour reconnaître que la nuit parisienne se devait d’être représentée par les pouvoirs publics et que les différents acteurs qui s’en réclament, qu’ils soient professionnels ou non, puissent être écoutés. Avec le Conseil de la Nuit et son "maire", Frédéric Hocquard, c’est désormais chose faite. La 5e Assemblée Plénière du Conseil de la Nuit s’est donc déroulée en milieu de semaine devant une assemblée de journalistes, d’activistes de la nuit, de représentants d’établissements de nuit, de représentants de syndicats intéressés par les problématiques nocturnes, mais surtout de personnes de tous âges et provenant essentiellement de Paris. Plutôt logique, jusqu'ici. 

Convoquée par Frédéric Hocquard, l’adjoint à la Mairie de Paris chargé de la Vie Nocturne et de l’Economie culturelle, cette assemblée a rassemblé plusieurs intervenants représentant plusieurs intérêts variés et contradictoires : la représentante de Matthieu Garrigue-Guyonnaud, le directeur de cabinet adjoint du Préfet de Police ; Stéphane Bribard, élu référent Nuit du 10e arrondissement ; Aurélien Dubois, président de la Chambre Syndicale des Lieux Musicaux Festifs et Nocturnes (CSLMF) et vice-président de l’Union des Métiers et des Industries de l’Hôtellerie (UMIH) ; Chloé Le Bail, directrice adjointe du collectif Culture Bar Bars ; Amandine Secheresse, coordinatrice des Pierrots de la Nuit ; Bertrand Lukacs, président de l’association Vivre Paris ; Alan Flejo et Basile Rabouille, porte-parole du Comité des noctambules ; et deux représentants du Syndicat des Organisateurs Culturels Libres et Engagés, dont son vice-président, Antoine Calvino.

Frédéric Hocquart

Des intérêts variés et contradictoires, disions-nous un peu plus haut. Oui, car cette réunion a immédiatement cristallisé les débats sur un sujet indépassable dès lors qu’on traite de la nuit : les nuisances sonores, et ce que ces nuisances génèrent (des problèmes de voisinage), mais aussi des fermetures administratives d’établissements de nuit... Et comme le souligne Frédéric Hocquard, « un établissement nocturne qui ferme est toujours un échec, politiquement, socialement, économiquement et culturellement ». Pourtant, l’adjoint chargé de la nuit a immédiatement tempéré, dans son discours introductif, les différents intérêts représentés ici : « La vie nocturne a des spécificités à Paris, notamment parce qu’il y a treize mille habitants au mètre carré et que cela suscite de mener une politique d’équilibre et de respect des uns et des autres ».

Un discours tout à fait normal lorsqu’il s’agit de représenter l’ensemble des citoyens parisiens. Et que ces derniers n’ont pas du tout l’air d’avoir la même conception de la nuit - certains préférant teuffer, d’autres gérer le mieux possible leurs établissements nocturnes, beaucoup ayant besoin de dormir dès 22h (et même avant), et une poignée fuyant Paris pour installer la nuit en banlieue, là où elle semble moins dérangée. 

C’est donc cette question des nuisances sonores qui s’est imposée comme l’horizon indépassable de notre nuit parisienne. On peut comprendre ce représentant de l’association des riverains du canal Saint-Martin lorsqu’il fait mention du nombre incalculable de canettes et de bouteilles en verre qui jonchent la rue tous les matins et qui parle également des nuisances sonores comme d'« une véritable pollution à prendre en compte comme est prise en compte la pollution atmosphérique ». Peut-être un peu moins lorsqu’il enjoint la municipalité et la préfecture à prendre des mesures de police plus sévères pour faire cesser les nuisances nocturnes - allant même jusqu’à reprocher la place de la République d’être un grand capharnaüm alors même qu’elle n’accueille que vingt concerts par an (cessant à minuit) et qu’avant les travaux, c’était l’un des plus grands axes routiers de Paris. Bon, ok, il y a eu Nuit debout, mais ce n’est pas pareil.

Autre problème : les établissements de nuit, soit les bars, les clubs et les discothèques, principalement. En 2017, c’est 206 fermetures administratives qui ont été prononcées contre des établissements de nuit. Pourquoi ? Principalement pour du travail dissimulé, mais environ un quart (quand même !) pour des raisons de tapage nocturne, alors même que les mises aux normes des établissements de nuit sont compliquées, coûteuses et que les normes ne sont pas toujours adaptées aux spécificités de chacun. « Le plus dur dans ce métier, c’est surtout d’avoir la peur au ventre à chaque fois qu’on ouvre son établissement, parce qu’on ne sait pas trop ce qu’il peut nous arriver en termes de sanctions », explique ainsi un intervenant du public qui détient plusieurs établissements de nuit dans Paris. 

Un avis que ne semble pas partager l’association Vivre Paris, qui requiert une fermeture immédiate et définitive des établissements qui ne respectent pas la réglementation. Sauf que, comme le montre justement cet article publié dans Noisey (ou celui-ci concernant la Mécanique Ondulatoire publié dans Greenroom), les choses ne sont pas aussi simples que ça. La nuit est un métier réglementé, en effet, « et qui se professionnalise de plus en plus, ce qui est quelque chose de très bien », comme le souligne Aurélien Dubois, mais c’est aussi une économie fragile et en proie à des problématiques complexes. 

L’ultime débat de cette assemblée n’aide en rien à résoudre l’équation difficile de la nuit à Paris. Une autre rupture est en effet apparue pendant la discussion : les établissements de nuit qui accueillent des événements festifs et les organisateurs de soirées qui fuient les espaces réglementés et commerciaux pour investir des squats, des hangars ou tout autres espaces un peu plus alternatifs. Les premiers reprochent ainsi aux seconds de ne pas respecter les lois et règlements en vigueur, créant ainsi un environnement économique où la concurrence est clairement faussée. « Notre objectif est de permettre aux acteurs alternatifs de se mettre en conformité avec la loi », se défend l’un des représentants du SOCLE, cité plus haut. « Et puis vous croyez vraiment que je vais convier autour de la table des acteurs qui ne respectent pas la loi ? », rétorque Frédéric Hocquard. « Je représente les pouvoirs publics tout de même ! »



Cette Assemblée a donc eu le mérite de rassembler autour de la table les intérêts variés et contradictoires qui font la nuit à Paris et de soulever quelques problèmes - toujours les mêmes - qui font que, parfois, Paris a l’air d’être une ville où la fête ne pourra jamais vraiment s’exprimer comme elle le devrait. « Cessons de partir des grands problèmes conceptuels et tâchons de regarder la réalité complexe de la nuit parisienne en partant de l’empirique », intervient un homme pour clore le débat, avant de poursuivre : « 
Croyez-moi, ça fait dix ans que j’étudie le problème, et je peux vous dire que dans dix ans, on se posera toujours les mêmes questions », poursuit-il.

Le mot de la fin émane de Frédéric Hocquard, qui reprend les mots du philosophe Michaël Foessel et que nous avons volontairement allongé pour lui donner toute sa force : « Parce qu'elle est une autre manière de voir, parce qu'elle est faite de danse, d'alcool mais aussi d'angoisse, parce qu'elle échappe aux regards des autres, et si la nuit, loin d'être opposée aux Lumières, mettait au jour une nouvelle manière de vivre ? » 

Et si la fête, enfin, pouvait être perçue dans toute sa dimension socio-politique et qu’elle cessait de n’être perçue, pour beaucoup, que comme un problème qu’il convient d'étouffer ?