L’Évangile selon Nicolas Ker Par Arielle Dombasle

Arielle et Nicolas sont dans un bateau. Ça fait quelques années déjà. Parfois c'est calme, parfois ça tangue. Arielle peut avoir le mal de mer et s'isoler, mais Nicolas, lui, tient le coup. L'alcool certainement. C'est l'image que je retiendrai de cet entretien avec le couple (on ne peut pas les désigner autrement) venu présenter dans un hôtel de luxe son premier enfant platonique, un album nommé La Rivière Atlantique. Et plutôt que de lui faire répéter les bêtises déjà entendues chez Ruquier, j'ai demandé à ma nouvelle pigiste, l'illustre actrice Mademoiselle Dombasle, chanteuse, auteure et réalisatrice, de me remplacer pour l'interview et de poser ses questions à Nicolas Ker. Je me suis assis sur un fauteuil de bar, j'ai bu un verre de vin blanc en fumant des cigarettes et je les ai écouté parler. La voix douce et maniérée d'Arielle, comme à la télé, questionnant le complexe Nicolas, beau parleur et bon public pour ce genre d'exercice, cherchant au fond de son verre des mots toujours justes. Imaginez leurs voix dans vos têtes...

Arielle Dombasle : Il y a une chanson sur ton album (There Is A Storm) qui s'appelle Wearing The Mask. Est-ce que vous croyez qu'on est obligé de « wear the mask » ? 

Nicolas Ker : Non, j'pense pas. C'est le masque de l'idiot. Dostoïevski a fait un bouquin qui s'appelle L'Idiot. (silence) Mychkine... qui est Jésus en fait. 

A.D. : Le prince Mychkine, Jésus, est-il un de vos héros préférés ? 

N.K. : Il est assez cool... Les gens disent n'importe quoi. Les mecs sont baptisés mais ils n'ont jamais lu Le Nouveau Testament. Tu leur demandes « y'a combien d'évangiles ? », ils sont incapables de te répondre. Alors que moi je ne suis pas chrétien mais je l'ai lu (rires). Et en fait le Christ je l'aime bien, il est punk. Après ce qui m'énerve c'est qu'il joue sur la superstition en fait. « Je suis le fils de Dieu... » tout ça, bon... (soupire). Il n'avait pas autant de pouvoir, c'était pas un super-héros. Il a juste renversé la table des marchands du temple (silence). Y'a un truc qui m'a vraiment fait triper dans le Christ en fait : à un moment il est avec ses apôtres, et il dit « Bon il faut qu'on traverse le lac » (le lac de Tibériade). Ils arrivent au village natal de Luc, à côté du lac, et sa mère vient le voir et dit « Tiens t'es là ! Ton père vient de mourir ! Heu... ton père vient de mourir il faut que tu restes ». A ce moment le Christ lui dit : « Non, il faut traverser ! Laisse les morts enterrer les morts ! » C'est vraiment trash quand même. Ensuite ils traversent le lac de Tibériade, il y a une grosse tempête, et bref ils arrivent sur l'autre rive. Et là Jésus dit : « Et voilà, on a traversé le lac ». Y'avait aucune raison (encore plus de rires). Mais Socrate et Jésus sont des punks. 

A.D. : Vous êtes plus Christ ou Antéchrist ? 

N.K. : Plutôt Christ. Pourquoi Antéchrist ? Ça sert à rien d'être "anté" quelque chose. Hanté avec un "h" oui.

A.D. : Nietzschéen alors ? 

N.K. : (Soupire) Nietzsche ça fait bien dans la poche arrière du pantalon au lycée, pour faire genre on est cool. C'est ce qui m'énerve chez les philosophes, c'est qu'ils n'appliquent jamais leur pensée à eux-mêmes. A part Bernard-Henri ! Nietzsche tu parles, il se faisait fouetter par Salomé. Quel surhomme ! (encore plus de rires) 

A.D. : Est-ce que, comme Nietzsche, vous pourriez passer directement au stade de fou sans retour parce qu'on fouette un cheval ? 

N.K. : C'est une bonne question. Oui, je pense oui. Bien sûr. L'injustice ça me détruit. Je suis ultra sensible à ce sujet. Pas autant que Marylin Monroe c'est sûr. C'est Truman Capote qui le raconte dans Musique pour caméléons. Mais je suis plus sensible que vous Arielle. Je suis ultra triste de... quand j'étais enfant. La première fois que j'ai fumé une cigarette et bu un verre d'alcool c'était à l'âge de 19 ans. Avant ça j'étais triste, c'était la souffrance absolue. 

A.D. : Mais est-ce que lorsqu'on ne supporte pas le monde... ne peut-on pas justement lui tordre le cou ? 

N.K. : C'est pas que je ne supporte pas le monde, c'est que j'ai une sorte d'empathie... en fait j'encaisse tout... et je fais encaisser aux autres vu que j'picole.  

A.D. : Est-ce que vous pensez qu'on est son pire ennemi ? 

N.K. : Moi en tout cas je le suis. Après les autres j'en sais rien. Vous êtes aussi votre pire ennemi Arielle. Tout ce qui est votre VRAI travail, vous ne le montrez pas. Vous avez fait des choses superficielles qui vous ont sauvée. Mais vous ne montrez que ça. Vous êtes le pire ennemi de votre œuvre. Je ne suis pas le pire ennemi de mon œuvre. Je la chéris. Vous, votre œuvre, vous l'abandonnez. 

A.D. : C'est vrai ! Est-ce que vous avez toujours fait ce que vous avez vraiment voulu en musique ? 

N.K. : Y'a des disques qui sont moins réussis que d'autres. Mais j'adore particulièrement celui qu'on a fait ensemble. Je ne dis pas ça pour la promo. Y'a un moment où on pensait tous avec la maison de disques que c'était horrible. On s'engueulait, on trouvait tous ça pourri. Et quand on l'a masterisé c'est devenu incroyable. Il est vraiment très réussi. A mon goût en tout cas. C'est vrai que c'est un peu étonnant de nous mettre là tous les deux, c'est un peu comme si on avait mis Jarvis Cocker et Booba quoi ! (toujours plus de rires) Mais en vrai c'est pas si incohérent que ça. D'ailleurs depuis qu'on a fini l'album, on a continué à bosser. On a fait un film. Il s'adresse à moi. Un film d'horreur en 35 mm. (Il rit d'avance) A la base on devait faire du Dario Argento et puis en gros ça fait vachement Lynch, Inland Empire. Psychanalytique à la Hitchcock. On est des drama queen tous les deux. On l'a écrit dans l'urgence avec un ami urgentiste. Arielle réalise et moi je joue dedans. Je joue pas mal. C'est facile parce que je joue mon propre rôle, je m'appelle Nicolas, je suis musicien. (Silence) Arielle voulait qu'il y ait plus de sexe. Donc on a rajouté des scènes de sexe. On a tout fait vraiment à l'italienne avec des scènes super gratuites. Un film de zombies... Et d'un coup l'actrice se dessape et dit : « Bon bah je vais prendre une douche ». Ça s'appelle Alien Crystal Palace, c'est l'histoire d'un film dans le film. Personne ne comprend rien. Même Arielle me dit l'autre jour « J'ai rien compris ».

A.D. : Ce que je comprends, et que nous comprenons tous, c'est que le film est basé sur la multiplicité des personnages dans chacun. 

N.K. : Je peux vous poser des questions, moi, Arielle ? Des questions débiles genre Salut les copains. C'est quoi votre couleur préférée ? 

A.D. : Transparent. (Après deux ou trois questions du style Salut les copains, elle reprend.) Dans votre premier album Hollywood, il y a une chanson qui s'appelle Grand Hotel, et que j'adore. 

N.K. : Moi j'aime pas. C'est un album qui a 20 ans. Je la chantais comme si c'était une chanson en allemand. En faisant semblant de ne rien comprendre. Avec un accent pourri. Comme si je lisais de la phonétique (des rires en veux-tu en voilà).

A.D. : C'est ce qu'il y a de mieux. Le français est vraiment gorgé de sens. Il y a en français quelque chose dans la voix de légèrement plus vulnérable que lorsque vous chantez en anglais. (Silence) A un moment donné vous écrivez, une phrase extrêmement tendre, « I'll buy you an ice cream ».

N.K. : Ça vous plaît ça hein ? Il va falloir que j'aille vous acheter une glace. (S'adressant à moi) Elle arrête pas de me le dire. (Il se retourne vers Arielle) Vous êtes plutôt lait ou sorbet ? 

A.D. : Lait de coco. 

N.K. : (à moi) Où est-ce que je vais trouver ça ?

Le Bonbon (seule et unique question) : Comment vous êtes-vous rencontrés vous deux ? 

NK : Au Cirque d'Hiver, par hasard. On jouait avec Pony Hoax pour le film qu'avait fait Amalric là... burlesque... (Tournée, sorti en 2010, ndlr). Dès le premier jour on est devenus meilleurs copains. Ce qui l'avait le plus étonnée, c'est que je connaissais ses films. Je veux dire ses vrais films. Elle ne connaissait pas Pony Hoax la veille. Et par grand hasard elle a vu le matin même un obscur documentaire d'Arte jamais sorti, je sais pas ce qu'ils foutent d'ailleurs. (Drunk in the house of lords, à paraître, ndlr). 

A.D. : Dernière question, quelle sera votre épitaphe ?

N.K. : Je ne veux pas me faire enterrer. Je vous l'ai dit Arielle ! Toutes les filles dont j'étais amoureux, je leur ai dit : « Va pécho mon cadavre à la morgue, tu l'enterres et tu fous un arbre dessus » pour qu'au moins ma carcasse nourrisse quelque chose. En fait y'aura rien. Y'aura pas de pierre tombale. Elles sont toutes d'accord hein, mais elles peuvent aller en prison pour ça. 

A.D. : Molière disait : « On ne meurt qu'une fois, mais c'est pour si longtemps... » C'est beau... Moi ce sera : « Mes amis, faites semblant de pleurer car je fais semblant de mourir ». Ce n'est pas de moi. (C'est de Cocteau, ndlr). 

N.K. : Moi ce sera : « Ça me suffit. » (rire de fin)

Arielle Dombasle & Nicolas Ker

La Rivière Atlantique 

(Pan European Recording)

 

Extrait du Bonbon Nuit n°67 - Septembre 2016