Foodporn : ce que cache notre obsession

undefined 14 juin 2017 undefined 17h45

Olivia

Burger bien juteux, fromage fondant, pancakes moelleux, cookies au cœur coulant, autant de plats qui nous font saliver. Chaque jour, chaque seconde, nous sommes assaillis de ces vidéos de recettes aguicheuses, de photos Instagram, de ces émissions télé dédiées à la cuisine... Le foodporn, soit le fait de photographier nos plats et de les publier sur les réseaux sociaux, est devenu une chose commune. D’où vient ce phénomène ? Ce bombardement d’images a-t-il réellement un impact sur nous ? Va-t-on un jour y échapper ? Beaucoup de questions auxquelles on a tenté de répondre.  


Le gastroporn existe depuis bien plus longtemps qu’on ne le croit

Des banquets d'antan aux grosses plâtrées familiales, on aime manger depuis la nuit des temps. Mais dans le passé, on se souciait peu de l’aspect des plats. Il suffisait qu’ils soient bons, ou même seulement qu’ils nous sustentent. C'est avec l’apparition de la Nouvelle Cuisine au début des années 1970, pour englober les ruptures culinaires amorcées par des chefs tels que Michel Guérard, Alain Senderens ou encore les frères Troisgros, que les choses ont commencé à changer.

Les journalistes Henri Gault et Christian Millau furent les premiers à proclamer l’avènement de la « Nouvelle Cuisine Française » dans leur numéro d’octobre 1973 du mensuel Gault et Millau, une façon inédite de cuisiner qu'ils découvrirent pour la première fois lorsqu'ils allèrent manger chez Paul Bocuse. Cette Nouvelle Cuisine marque aussi le début du gastroporn. On doit une des premières utilisations de l'expression "gastroporn" à Alexander Cockburn dans sa critique de 1977 du livre Paul Bocuse's French Cooking

Bien plus qu'un terme, le gastroporn est aujourd'hui un réel phénomène (merci Internet) qui se manifeste sous différentes formes. Depuis 1999, le site foodporn.com a pour crédo de « rediriger les pervers vers le frigidaire », tandis que cette carte interactive des capitales mondiales du foodporn nous permet de connaître la popularité d’une série de mets en fonction des pays. A ton avis, quelle est la capitale Instagram du poulet au curry ? Sans parler de tous ces médias -  Buzzfeed avec Tasty, Eater ou encore Demotivateur - qui proposent des vidéos de recettes alléchantes (ou pas) avec leur chaine food. Comme disait Apicius, « The first taste is always with the eyes », « le premier aperçu du goût vient du premier coup d’œil », et tout le monde semble l'avoir compris. 


La science derrière le foodporn
 

Plus qu’un phénomène devenu viral, l’influence du foodporn aurait une explication scientifique. Charles Michel, auteur notamment du papier "Eating with the Eyes : Visual Hunger" dans la revue Brain & Cognition en octobre 2015, parle de « Visual hunger », soit cette notion d’appétit visuel : 

« Cette boulimie de vouloir observer les jolis aliments qui, sans qu'on le sache, sont en train d’activer nos métabolismes et en train de changer notre façon de consommer de manière assez drastiques. »

Et d'ajouter : « Pas mal de recherches en neurosciences montrent que lorsque le cerveau voit des aliments appétissants, il s’active de la même manière que s’il avait l’aliment en face de lui. Tout notre système se prépare pour l’aliment alors que c’est quelque chose de virtuel et donc, qui n’existe pas, ce qui fait que notre appétit est beaucoup plus grand que ce qu’il devrait être. » 

Le foodporn contribuerait à nous donner plus faim. Sandra Rolland, du Cabinet Cook & Sol, consultant en restauration, tempère l’influence du foodporn. « Je ne pense pas que ça ait un grand impact ; prendre des photos des plats, ça a toujours existé finalement, c’est le mode de diffusion avec les réseaux sociaux qui a évolué », commente-t-elle. 

Pourtant les chefs semblent avoir compris tout son intérêt. A l’image de Christian Le Squer, 3 étoiles Michelin, élu chef de l’année 2016 par ses pairs, et qui est un véritable pro des réseaux sociaux (42,7K d’abonnés sur Instagram et 199K sur Twitter à l'heure où nous écrivons ces lignes). Et il n'est pas le seul à utiliser cet outil comme moyen de promotion.

Pour autant, cette nouvelle manie ne les aurait pas forcément influencés à améliorer la qualité de présentation de leurs assiettes. C’est en tout cas l’avis de Sandra Rolland : « L’esthétisme de l’assiette fait partie d’un cahier des charges lié à la qualité de la restauration. (…) Normalement un vrai cuisinier fait une fiche technique, il doit suivre une charte stricte pour la présentation des plats », explique-t-elle. 


Le foodporn : une manière d’alimenter notre égo

Les chefs et enseignes alimentaires trouvent un intérêt à partager des photos, et il semblerait que nous aussi, notamment grâce à la satisfaction que cela nous apporterait. 

« Il existe cette idée que "l’on mange à travers les yeux", ce phénomène où une fois à table tout le monde prend des photos des aliments pour avoir des likes. A chaque like reçu, on a un système de récompense qui s’active, on a du pur plaisir à recevoir un feedback positif, et c’est le même phénomène de récompense que tu as quand tu manges. C’est presque comme si tu t’alimentais l’égo, mais d’une manière ou d’une autre, ça mène souvent vers une surconsommation, on a finalement souvent du mal à finir nos assiettes », explique Charles Michel. 


Le foodporn : que du mauvais ? 

Parmi toutes ces images de foodporn, la grande gagnante serait la junk food. Les aliments qui ont tendance à avoir l’air particulièrement goûtus (ou en tout cas qui attirent le plus notre cerveau) sont loin d'être les plus sains, bien au contraire. L’entreprise agroalimentaire américaine Bolthouse Farms, qui a pour crédo de promouvoir les "produits sains" a lancé il y a quelques mois le hashtag #URWHATUPOST pour nous challenger à poster plus de photos de nourriture saine. Sur les trois derniers mois, le site a traqué 185,9 millions de "food hashtags" sur Twitter et Intagram et a trouvé cette statistique révélatrice : 65,9% de "unhealthy food porn" VS. 34,1% de "healthy food porn".

Cette mauvaise idée que l'on se fait du foodporn ne viendrait-elle pas en premier lieu de cette connotation péjorative du mot "porn" ? 

« Tout dépend de ce que l'on pense de ce mot, mais personnellement je pense que de la même manière qu’il existe une déconnexion face à la beauté de la féminité, il existe une déconnexion de la beauté des aliments parce qu’on est débranché, nous ne sommes plus en contact avec la nature », commente Charles Michel. « Pour moi l’émergence du phénomène pornographique, c’est le même malaise sociétal qui fait l’émergence du porno alimentaire, c’est une société de surconsommation, de statut au-delà de la conscience. »  


Alors comment lutter contre les effets néfastes de ce phénomène ?
De manière générale, la technologie est devenue partie intégrante de la table ; au classique schéma assiette-fourchette-couteau-cuillère s'ajoute désormais le smartphone. Une des solutions pourrait être d'utiliser le smartphone pour nous faire apprécier l'aliment un peu plus, plutôt que de l'utiliser pour de simples photos qui nous éloignent du plaisir. « Il y a pas mal de recherches pour essayer de déterminer comment on peut utiliser des app' pour faire en sorte que le goût des aliments soit meilleur ou pour que l'on porte plus d’attention au goût », explique Charles Michel. 

Peut être qu'il suffirait simplement de faire la distinction entre "amour" et "porn", et de créer des rituels qui nous rapprochent du plaisir des aliments. Demain lorsque vous photographierez votre petit-déjeuner, vous serez contents de le partager, et peut-être qu'au lieu d'être du foodporn, ce sera plutôt du foodlove. A vous de décider.