La food : nouvelle arme des féministes ?

En France, 94% des chefs sont des hommes. Dans un couple (avec ou sans enfants), les femmes consacrent en moyenne 50 à 59 minutes à la cuisine contre 15 à 18 minutes pour la gent masculine. Le guide Gault et Millau, créé par deux hommes, n’a jamais attribué cinq toques à une femme, ni ne lui a décerné le prix de "cuisinier (sic) de l’année" depuis 1980.

Autant de données qui montrent à quel point le milieu de la gastronomie est sexiste. Dans Faiminisme (publié le 1er septembre), Nora Bouazzouni met en exergue comment la nourriture a finalement toujours servi de prétexte pour asservir les femmes. Un essai édifiant qui donne envie de changer tout ça. Et si la food devenait le nouveau moyen d’empowerment féminin ?


La nourriture : un rôle-clé dans la domination masculine

Les inégalités homme-femme existent depuis la nuit des temps, et elles ont commencé dès notre besoin le plus primaire : manger. Comme l’explique Nora, depuis l’ère du paléolithique et la division sexée du travail avec les "chasseurs-cueilleurs, ou « plutôt chasseurs-cueilleuses puisque les femmes n’allaient pas chasser, les hommes se sont servis de ça pour contrôler les ressources, notamment la viande, et priver les femmes de nourriture ». Une ségrégation nutritionnelle qui aurait ainsi conduit au "dimorphisme sexuel", soit le fait que les femmes sont aujourd’hui plus petites que les hommes. Alors que cette différence de taille est pour nous une chose normale, elle serait en fait le fruit de nos comportements culturels. 

Tout comme l’idée que c’est naturel qu’une femme soit plus petite qu’un homme, la société aurait instauré cette pensée que faire la cuisine est réservée à la gent féminine. Un rôle pris à cœur par la plupart des femmes (encore aujourd’hui), et qu'elles ont même étendu à d’autres activités : en plus d’assumer les repas à la maison, elles ont des blogs culinaires, écrivent des bouquins de recettes, postent sur Insta leurs créations... Pourtant cette "floraison culinaire" ne s’élève pas jusqu’au restaurant où le mâle reste largement dominant. Les cheffes ne sont que 6% en France, comme l'indique Vanessa Postec dans Le Goût des Femmes à table (Puf, 2012).


Les femmes, grandes absentes des fourneaux renommés

Pourquoi les femmes n’ont-elles pas leur place dans les grandes cuisines ? Il s’agit de faire « la distinction entre le privé et le public, l’amateurisme et la professionnalisation », explique Nora. « Tout ce qui est de l’ordre du professionnel est attaché à un prestige masculin. Les hommes sont des critiques culinaires, des critiques gastros, ils font partis des jurys (...) les femmes, elles, ne sont pas dans la lumière, elles tiennent des blogs, certes lus, mais pas reconnus comme étant remarquables ».  Un parallélisme que l'on peut appliquer à la haute gastronomie.  « Les femmes sont dans la restauration, mais elles ne sont pas dans les établissements prestigieux, d'une part parce qu'il y a une culture machiste qui perdure en cuisine et d'autre part parce que la société ne les aide pas non plus à embrasser une carrière dans ce domaine qui est très pénible ».   

Un machisme qui va jusqu’à cette notion de "cuisine féminine" évoquée dans le milieu sans pourtant que l'on entende parler de cuisine "masculine". « C’est quoi une cuisine féminine ? C’est censé être léger, avec des fleurs, avec des tampons dedans, des bouts d’utérus ? », rétorque l'auteure. « Les femmes ont peut-être une cuisine différente mais ça n’a rien à voir avec le genre du cuisinier. » 

Stéphanie Le Quellec, cheffe étoilée de La Scène à l’hôtel Prince de Galles, s’insurge contre cette distinction entre un homme chef et une femme chef, allant jusqu'à estimer qu'elle n'a aucun lieu d'être. « Ça n’a jamais été un obstacle pour moi, je déteste qu’on puisse intégrer cette notion de sexe en cuisine. Je préfère être reconnue pour mes compétences, et si un homme est plus compétent, alors tant mieux. » Et suggère qu'elle n'a jamais été dévalorisée parce qu'elle était une femme : « Malgré tout, nous faisons un métier d’exigence avec un client au bout, et il y a un moment quand on est commis, même quand on travaille avec un chef de parti, si on est très bon dans ce que l’on fait, le chef de parti va choisir le commis le plus compétent. Je crois vraiment aux valeurs du travail dans la vie, tout le reste ça ne m’intéresse pas. »


Une évolution des mentalités bien timide

Valeurs du travail ou pas, reste qu'une certaine discrimination a malgré tout souvent lieu. La très réputée cheffe new-yorkaise Camille Becerra, venue tenir les fourneaux du concept store Merci début septembre, raconte ses galères pour se faire une place dans le milieu et comment il aura fallu un restaurant tenu par des femmes pour qu'elle ait l'opportunité de montrer ses talents. Car le sexisme en cuisine n’est pas l’apanage de la France comme le prouve également le documentaire À la recherche des femmes chefs, dans lequel Vérane Frédiani dresse un état des lieux peu reluisant de la place des femmes dans le monde de la gastronomie.  

Malgré une prise de conscience des jeunes chefs masculins et ces jeunes cheffes qui veulent instaurer une ambiance égalitaire en cuisine, l'évolution des mentalités reste lente. Le problème, selon Nora, repose sur ce paradigme naturel incrusté dans notre société. « On essaye encore beaucoup trop de justifier les choses par la soi-disant différence biologique entre les hommes et les femmes. Cette idée que la femme sait instinctivement comment faire à manger, qu'une femme aime moins la viande qu'un homme, et que tout cela est naturel. Tout ces stéréotypes que l'on met sur le dos de la génétique sans aucune preuve, mais on a toujours estimé que c'était comme ça, alors pourquoi on changerait ? » 

Et de conclure sur une note "optimiste", « Le patriarcat est un produit de l’Histoire, on peut avoir l’espoir que l’Histoire efface ses erreurs. »