Clotilde Bizolon n’avait rien d’une héroïne destinée aux livres d’Histoire. Née en 1871 à Coligny, dans l’Ain, Marie Josèphe Clotilde Thévenet est une modeste couturière lorsqu’elle s’installe à Lyon après son mariage avec un cordonnier. La Première Guerre mondiale va pourtant lui enlever les deux hommes de sa vie. Son mari disparaît d’abord, puis son fils Georges, né en 1892, meurt au front en 1915. À 44 ans, Clotilde se retrouve seule.

© Collection Bibliothèque municipale de Lyon, fonds Jules Sylvestre
Plutôt que de rester spectatrice du drame qui traverse le pays, elle décide d’agir à son échelle. Avec l’aide de quelques proches, elle installe près de la gare de Perrache une petite buvette en plein air, un « pied humide » comme on les appelait alors à Lyon. Son principe est aussi simple que généreux : offrir aux soldats qui transitent par Lyon de quoi boire, manger et reprendre un peu de courage. Café, vin, petits déjeuners et quelques paroles réconfortantes deviennent son quotidien, souvent au beau milieu de la nuit.
1 782 nuits et plus d’un million de petits déjeuners
Les chiffres donnent presque le vertige : entre août 1914 et juin 1919, Clotilde Bizolon assure 1 782 nuits de service et distribue plus d’un million de petits déjeuners. À l’époque, Perrache constitue l’un des principaux carrefours ferroviaires du pays et voit passer une foule de soldats, permissionnaires, blessés et réfugiés. Pour beaucoup d’entre eux, son comptoir représente bien plus qu’un simple point de ravitaillement. Les longues correspondances nocturnes, le froid, le manque d’argent et les conditions de voyage rendent chaque geste précieux. Clotilde offre ce que la gare ne peut pas toujours fournir : un repas, une présence et un peu de chaleur humaine.

La « maman des poilus » devient une figure lyonnaise
Son dévouement finit par dépasser largement les quais de Perrache et lui vaut un surnom qui restera : la « maman des poilus ». Elle devient l’un des symboles lyonnais de l’Union sacrée, cette volonté de rassembler la population derrière les soldats pendant le conflit. En mai 1925, Édouard Herriot lui remet même la Légion d’honneur pour les services qu’elle a rendus à la nation. Une reconnaissance officielle pour une aventure qui, au départ, reposait pourtant presque entièrement sur une initiative personnelle.

La fin des combats ne marque pas la fin de son engagement. Après 1918, Clotilde Bizolon transforme l’ancienne échoppe de cordonnier de son mari en buvette et poursuit ses actions en faveur des plus démunis. Son histoire s’achève brutalement en mars 1940, lorsqu’elle meurt des suites d’une agression subie quelques jours auparavant. Une disparition tragique pour celle qui avait consacré une grande partie de sa vie à prendre soin de personnes frappées par la guerre et la précarité.
Pourquoi une rue porte-t-elle son nom à Lyon ?
Aujourd’hui, une rue Clotilde-Bizolon dans le 2e arrondissement et une plaque commémorative en gare de Perrache entretiennent la mémoire de cette Lyonnaise hors du commun. La plaque, installée après la Seconde Guerre mondiale, rappelle pourtant une histoire que beaucoup de passants ignorent.
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Ce qui rend son parcours encore plus impressionnant, c’est son caractère profondément artisanal : ni institution, ni grand budget, ni fonction officielle, simplement une femme qui décide de tenir un comptoir devant une gare pendant près de cinq ans. Dans le Lyon de la Première Guerre mondiale, Clotilde Bizolon avait finalement inventé, avec les moyens du bord, un petit refuge pour ceux que l’Histoire envoyait sur les rails.
Article inspiré par Lyon Femmes
