Il y a encore quelques années, commander au restaurant était simple : une entrée, un plat, un dessert. Aujourd'hui, il faut souvent choisir cinq ou six petites assiettes à partager avec toute la table, en espérant ne pas avoir encore faim à la fin du repas. Si certains adorent cette façon de manger, d'autres commencent franchement à lever les yeux au ciel. Alors, simple effet de mode ou évolution profonde de la restauration ?
Tout a commencé bien loin de Lille
Contrairement à ce qu'on pourrait croire, les assiettes à partager ne sont pas nées dans les néobistrots lillois. Le concept puise ses racines dans les tapas espagnoles, les mezzés du Moyen-Orient ou encore les izakayas japonais, où l'on commande naturellement plusieurs petits plats à partager. Mais le véritable déclic arrive dans les années 2010, à Londres puis dans les pays nordiques, avant d'être largement repris à Paris. Une nouvelle génération de chefs casse alors les codes du repas traditionnel : plus de menu imposé, une dizaine de petites créations à commander selon ses envies, le tout dans une ambiance plus détendue, souvent accompagné d'un verre de vin nature. Comme beaucoup de tendances food, Lille a rapidement suivi.
Pourquoi ça cartonne autant ?
Sur le papier, difficile de ne pas être séduit. Partager plusieurs assiettes permet de goûter davantage de recettes, de discuter autour de la table, de prolonger le repas et de transformer un simple dîner en véritable moment de convivialité. Cette façon de manger colle aussi aux habitudes des moins de 40 ans, qui picorent davantage, aiment découvrir de nouvelles saveurs et ne suivent plus forcément le traditionnel trio entrée-plat-dessert. Le repas devient plus spontané, plus vivant... et forcément très photogénique sur Instagram.
Derrière la convivialité, un modèle économique très efficace
Mais réduire le phénomène à une simple mode serait un peu rapide. Depuis plusieurs années, les restaurateurs doivent composer avec une hausse importante des coûts : matières premières, énergie, salaires... Dans ce contexte, les petites assiettes représentent aussi une solution très intéressante. Avec une carte plus courte, les cuisines limitent le gaspillage, utilisent plus facilement les mêmes produits sur plusieurs recettes et renouvellent leur menu plus régulièrement. Autre avantage : le ticket moyen grimpe souvent presque sans qu'on s'en rende compte. On commande une première série d'assiettes. Puis une autre. Puis un dessert. Une bouteille de vin. Un cocktail... Le restaurant devient autant un lieu où l'on mange qu'un endroit où l'on passe la soirée. Pour beaucoup d'établissements, c'est aujourd'hui un modèle plus souple et plus rentable.
Pourquoi certains commencent-ils à saturer ?
Depuis un an environ, les critiques se multiplient, y compris dans la presse gastronomique. Le premier reproche est presque toujours le même : on ne sait jamais combien commander. Résultat, on repart parfois avec encore un petit creux, ou avec une addition qui dépasse largement ce qu'on imaginait. Car derrière des assiettes affichées à 12, 14 ou 16 euros, la note grimpe vite. Sept petites assiettes, quelques verres et un dessert peuvent facilement dépasser le prix d'un repas plus classique.

Autre frustration régulièrement évoquée : l'arrivée échelonnée des plats. Certains adorent ce rythme. D'autres regrettent de ne plus pouvoir simplement déguster un plat chaud en même temps que leurs amis. Enfin, beaucoup ont l'impression que les nouvelles adresses finissent par toutes se ressembler. Cuisine ouverte, bougies, vaisselle artisanale, produits locaux, vin nature, playlist indie... et évidemment petites assiettes à partager. À force d'être repris partout, un concept finit parfois par perdre un peu de sa fraîcheur.
À Lille, une tendance qui suit les évolutions de la restauration
Les coffee shops, les caves à manger, les néobistrots... Lille suit souvent les grandes tendances parisiennes avec quelques années de décalage. Les assiettes à partager s'inscrivent dans cette même évolution. Elles répondent à de nouvelles attentes des clients, mais aussi aux nouvelles contraintes économiques des restaurateurs. Le succès est tel que de nombreuses adresses ouvertes ces dernières années ont adopté ce format, devenu presque une norme dans certains quartiers.
Une mode... qui pose finalement une vraie question
Le paradoxe est assez amusant. Les petites assiettes étaient censées rendre le restaurant plus libre, plus simple et plus convivial. Aujourd'hui, certains consommateurs leur reprochent exactement l'inverse : devoir calculer combien commander, surveiller l'addition ou ne plus trouver de véritable plat à la carte. Comme souvent en restauration, lorsqu'un concept fonctionne très bien, il finit par être copié partout. Et c'est peut-être là que commence la lassitude. Alors, les assiettes à partager sont-elles une excellente idée ou commencent-elles à tourner en rond ? Une chose est sûre : le débat est bel et bien lancé.
Sources : Le Monde, Sharing plates, the art of eating together without being too greedy (8 janvier 2024)/ Horeca Magazine, La révolution des petites assiettes (16 avril 2025) / La Tribune, Le succès des restaurants à concept pousse la restauration traditionnelle à se réinventer (2025) / Étude ProSaveurs 2024-2025 / Robin Panfili, La dictature des petites assiettes est-elle enfin terminée ?
