On pourrait passer devant cent fois sans soupçonner ce qui se trouve derrière. Au 60 rue Gustave-Delory, une ouverture voûtée s’enfonce discrètement entre les façades et mène vers une étroite rue pavée bordée de maisons anciennes. Bienvenue dans la cour des Brigittines, l’un des derniers témoins de l’ancien quartier Saint-Sauveur. Un petit bout de Lille miraculeusement préservé des grandes démolitions du XXe siècle et dont l’apparence paisible cache une histoire nettement moins tranquille. Car au début du XVIIe siècle, le couvent qui se trouvait ici s’est retrouvé au cœur d’une spectaculaire affaire de possession démoniaque et d’exorcisme.
Une petite rue cachée derrière un porche de 1673
Avant de parler du diable, encore faut-il trouver l'endroit. La cour des Brigittines se cache derrière un passage voûté daté de 1673, accessible depuis la rue Gustave-Delory. Derrière lui apparaît une petite voie étroite qui s'élargit progressivement, entourée de maisons en briques rappelant l'architecture des anciens béguinages. L'ensemble formait autrefois la cour intérieure d'un couvent. Son nom vient des religieuses de l'ordre de Sainte-Brigitte, installées à Lille au début du XVIIe siècle. La communauté est fondée en 1604 par Anne Dubois, une Lilloise auparavant religieuse chez les Brigittines de Termonde, avec le soutien de Nicolas de Montmorency. Anne Dubois revient alors à Lille accompagnée de trois religieuses. Quelques années plus tard, l'ambiance au couvent prend une tournure pour le moins inquiétante.
En 1612, d'étranges crises secouent le couvent
Les premiers troubles auraient commencé dès 1608, avant de prendre une tout autre ampleur en 1612. Les récits conservés autour de l'affaire décrivent des religieuses saisies de convulsions et de violents accès de fureur. À la Pentecôte 1612, certaines auraient vociféré, renversé leur supérieure et même dansé sur l'autel. Une religieuse, Marie de Sains, finit par se déclarer possédée par le diable. Nous sommes alors dans une Europe profondément marquée par les croyances autour du démon et de la sorcellerie. Les comportements des religieuses sont donc interprétés à travers ce prisme religieux. Et plutôt que de prescrire quelques jours de repos à tout le monde, le XVIIe siècle avait une autre spécialité : on fait venir des exorcistes.

Une religieuse finit par s'accuser de sorcellerie
Après une première procédure ecclésiastique restée sans suite, deux exorcistes sont sollicités. C'est pendant cette période que l'affaire devient particulièrement sombre. Soumise aux interrogatoires et aux exorcismes, Marie de Sains finit par livrer des aveux spectaculaires : elle affirme avoir conclu un pacte avec le diable, se présente comme une sorte de cheffe des sorcières et raconte participer à des sabbats avec d'autres religieuses. Des récits à prendre avec énormément de recul quatre siècles plus tard. Les sources qui relatent l'affaire soulignent que ces confessions reflètent largement les croyances, obsessions et méthodes des exorcistes de l'époque, plutôt qu'une quelconque preuve de pratiques surnaturelles. L'affaire prend néanmoins suffisamment d'ampleur pour dépasser largement les murs du petit couvent lillois. De hautes autorités ecclésiastiques interviennent, notamment le nonce apostolique Guido Bentivoglio, représentant du pape dans les Pays-Bas espagnols. Son intervention contribue finalement à innocenter l'aumônier du couvent, lui-même accusé d'avoir ensorcelé certaines religieuses, et à mettre un terme à la crise. On était donc assez loin du quotidien paisible que laisse imaginer la petite cour aujourd'hui.
Le couvent a disparu, mais sa cour a survécu
L'histoire du lieu ne s'arrête pas à cette étrange affaire. Le couvent des Brigittines subsiste pendant près de deux siècles avant de disparaître à la fin du XVIIIe siècle. Une grande partie de ses bâtiments est notamment détruite lors d'un incendie pendant le siège autrichien de Lille en 1792, puis les terrains de l'ancien ensemble religieux sont progressivement divisés et vendus. La cour, elle, survit. Et c'est presque un petit miracle quand on connaît l'histoire de Saint-Sauveur. À partir des années 1950 et surtout dans les années 1960, une immense opération de rénovation urbaine entraîne la destruction d'une grande partie de cet ancien quartier populaire de Lille. Des rues entières disparaissent sous les bulldozers. La cour des Brigittines fait partie des rares ensembles épargnés. Aujourd'hui encore, elle se trouve au cœur de l'unique îlot ancien préservé de Saint-Sauveur, avec quelques autres bâtiments historiques des alentours.
L'un des passages les plus secrets du centre de Lille
Plus de quatre siècles après les événements, aucune religieuse possédée à signaler derrière le porche - ce qui est plutôt rassurant pour le voisinage. À la place, on découvre une petite rue étonnamment calme, avec ses façades de briques, ses pavés et son passage ancien qui tranche franchement avec la large rue Gustave-Delory située juste devant. Les Archives de Lille la décrivaient déjà comme « un havre paisible, un îlot d'un autre temps », rappelant au passage que le mysticisme du couvent avait autrefois basculé dans une affaire de sorcellerie. Un décor discret, une histoire franchement obscure et un vestige d'un quartier lillois presque entièrement disparu : à l'approche de l'automne, difficile de trouver meilleure petite histoire à raconter au détour d'une rue.
